posté le 26-02-2009 à 01:14:36
CHAPITRE XX
Flo jette ses cheveux en arrière et dénoue la serviette qui l’habille. Seul son miroir a le droit au spectacle de son corps nu. C’est un petit corps de jeune fille fragile, à la peau blanche, au galbe léger et gracieux. Son visage, lui aussi, est harmonieux, mais sans plus et ses cheveux châtain, raides comme des baguettes qui touchent à peine ses épaules, ne semblent convenir à aucune sorte de coiffure.
Pourquoi ne cherche-t-elle pas un garçon qui pourrait l’aimer ? Il y en a tant de gentils dans la fac et tant, sans doute, qui aimeraient lui faire l’amour... Elle a pensé à Chris. Il est séduisant, agréable. Il est au Comité et il veut faire le même métier qu’elle. De plus, elle a remarqué qu’il promenait parfois ses yeux sur elle. Et si Chris était l’homme de sa vie ?
Mais non... Elle ne peut pas être à Chris, ni à d’autres. Elle est à Ange. Elle lui donne son amour et le meilleur d’elle-même ; elle lui donne son temps ; elle lui donne son admiration et son soutien inconditionnel. Elle lui donne sa présence et même, sa dignité de femme.
Qu’importe la douleur, tant que son cœur continuera de battre de bonheur à la seule évocation de son souvenir. Déjà, elle lui doit tant. Si sa vie prend un tournant inattendu, si elle renaît et si enfin, elle peut parvenir à saisir l’essentiel des saveurs de l’existence, c’est grâce à lui.
Plus tard, si elle réussit à devenir journaliste, elle devra aussi accepter l’idée de sacrifice. Mourir pour la liberté des hommes et les valeurs de la démocratie ne lui fait pas peur. Qu’importe les vérités ! Aucune ne la fera reculer. Il y a assez de la mort pour avoir les yeux fermés. Elle, elle veut vivre les yeux ouverts.
Savoir la vérité... c’est justement ce qu’elle a décidé pour ce soir. Aussi, son projet d’aller surprendre Ange chez lui, dès lors, ne cesse de la tarauder. Celui-ci a même devancé en importance l’idée de le revoir bientôt.
D’ailleurs, pour une fois, elle ne sera pas là avant lui.
Au moment où elle s’engage dans le sombre couloir, elle entend et reconnaît déjà leurs voix. Vingt jours qu’elle ne les a pas vus. Elle se demande tout à coup si les mêmes habitudes vont reprendre.
Dans la salle, il y a du monde, un air de fête, des visages respirant le bonheur. Le plus triste des sourires, c’est sans doute le sien, quand elle arrive et lance un peu au hasard un bonjour.
Tous l’ont remarquée et ont répondu à son bonjour, mais pour elle, il n’y a plus que deux présences dans son point de mire : Fati et Ange. Puis, Ange et Fati. Elle cherche un moindre indice qui pourrait les trahir. Rien. Ange, assis derrière le bureau, se balance sur sa chaise. Il parle avec Philippe et Fabrice. Fati s’occupe de comptabilité ; elle s’est installée sur les tables du milieu avec Zhou, Houria et Lise. Fati tourne le dos à Ange. Ange tourne la tête à Fati. Des comportements ordinaires, qui ressemblent aux autres comportements de la salle.
Aussi, à son tour, elle se dit qu’il lui faut aller à la rencontre de quelqu’un. Elle a le choix. Il y a tant de monde ce jour-ci. Jeff est là également, ainsi que Sylvie et la grande Flo. Des visiteurs ont aussi fait leur apparition : Benoît, qui est cette fois accompagné de Kévin et Ali, deux autres sympathisants. Finalement, elle décide d’attendre que la grande Flo raccroche son portable pour aller l’aborder :
– « Qu’est-ce qui se passe, aujourd’hui ? »
Flo s’attend bien sûr à ce que son interlocutrice lui réponde à voix à basse, mais au lieu de cela, celle-ci s’emplit d’air les poumons et déclame :
– « Ah ! Tu ne sais encore ! Mais nous avons gagné sur toute la ligne !
– Comment ça ? A propos du dossier ? » demande encore Flo, tout en feignant d’ignorer les nouveaux regards qui se sont tournés vers elle.
– « Mais bien sûr ! Les accusations contre le Comité n’ont pas été retenues. Le vigile blessé sera indemnisé et les deux autres pourront retourner à leur poste.
– Génial !
– Le must, c’est que maintenant le Comité ne va plus avoir la place du vilain petit canard... Et dans la coordination intersyndicale, on va faire partie des grands ! »
Flo se tourne alors vers Ange :
– « C’est vrai ce qu’elle dit ?
– On peut espérer... réplique simplement le leader.
– Alors, qu’est-ce que vous allez faire, maintenant ?
– Officiellement rien. Officieusement préparer le mouvement. » `
Tout à coup, on entend le battant de la porte cogner contre le mur. Deux militants de l’UNEF entrent en trombe et claironnent :
– « On a une surprise pour le Comité ! » Posés sur les bras de l’un, une galette géante. « Elle n’est rien que pour vous. Nous, on a eu la nôtre.
– Pouvez-vous nous indiquer la partie que vous avez empoisonnée », interroge Titoun, en s’approchant.
Des rires se mettent à fuser.
– « Eh ! Faut quand même pas rêver ! C’est pas nous qui allons vous faire le cadeau. Elle est offerte par l’administration universitaire. »
Alors Fati vient saisir le gâteau et le pose sur les tables du milieu.
– « Il me faut un couteau.
– Moi, j’y touche pas, ronchonne Benoît, c’est de la propagande royaliste et catho.
– On ne va pas te la peindre en rouge ! lance la grande Flo.
– Si ça se trouve, avance Fabrice, la fève, c’est un marteau et une faucille.
– Non, mais vous avez fini de nous couper l’appétit ! se plaint Titoun.
– Alors, je fais quoi ? interroge Fati, qui a réussi à obtenir un couteau. Je le compte ou je le compte pas?»
Hésitation de Benoît.
« En fait, c’est pour pas grossir, interprète Fati. Officiellement, c’est le régime politique. Officieusement, c’est le régime alimentaire. »
Benoît ne dit rien. Il paraît attester, ce qui provoque alors quelques rires et de nouvelles plaisanteries taquines.
– « De toute façon, même si t’es le roi, t’es pas obligé d’accepter la royauté, fait remarquer Fabrice plus sérieusement. Tu peux toujours prendre ta part et laisser la couronne.
– Oui, mais si le roi ou la reine c’est un autre, on devra tous l’accepter.
– Pas forcément, signale Ange. Moi je veux bien les renverser. »
Inattendue, la réplique d’Ange suscite aussitôt quelques exclamations.
– « Et si c’est toi le roi, tu te renverses toi-même ? interroge Philippe.
– Je renverse la reine. »
Nouveaux éclats de rire.
– « On n’a qu’à changer les règles, suggère tout à coup Philippe...
– Le roi ou la reine a le droit de poser un baiser sur la bouche du conjoint choisi, propose Jeff.
– Non... rouler une pelle, c’est mieux », conseille Fabrice. »
Sa remarque entraîne aussitôt un déchaînement de cris, de clameurs et de rires.
– « Non, mais ça va pas ! s’emporte aussitôt Sylvie.
– Si c’est ça... moi, je ne prends pas de galette, renchérit Lise.
– Alors, je prends toutes les parts, plaisante Fabrice.
– En plus c’est un traître de capitaliste, commente la grande Flo en riant.
– Mais où va-t-on ? intervient Ange.
– C’est à cause de toi ! signale Titoun. Tu as commencé en disant que tu allais culbuter la reine.
– Je n’ai pas dit : culbuter .
– Elle était bien ma proposition ! » insiste Fabrice qui cherche à se faire remarquer. Il se tourne vers Lise et Sylvie : « Vous êtes sûres que ça vous tente pas les filles ? Pourtant, il y a des beaux garçons ici. Regardez, Fati est d’accord.
– Mais je n’ai jamais dit que j’étais d’accord ! conteste Fati.
– Mais t’as rien dit !
– Oui, j’ai rien dit, mais j’ai le couteau pour me défendre ! » Fati, alors, brandit le couteau.
– « Qu’est-ce que tu fais ? Tu chasses les mouches ? ironise Ange.
– Ça, c’est pour empêcher le traitre que tu es de toucher une miette de cette galette», raille Fati qui, alors, oriente la lame vers Ange en faisant mine de le menacer. « Si tu as la fève, tu es le roi. Et si tu ne l’as, tu fais la révolution et tu le deviens... J’ai bien résumé ton programme politique, non ? »
Mais soudain, un bruit de chaise qui se renverse, une bousculade, des cris, des rires, le bruit d’un couteau qui tombe sur la table. Ange s’est jeté sur Fati, puis l’ayant saisie au bras, il l’a obligée à se retourner et à libérer son arme factice. Ange récupère le couteau, mais il ne délivre pas sa prisonnière. La tenant serrée par la taille contre lui, il la force à rester le dos tourné. Puis, avec la pointe du couteau, il désigne une part et lui demande de choisir un nom.
Pour tous, en apparence, il ne s’agit que d’un jeu, même si l’on devine les intentions de séduction qui se cachent derrière. Il est en fin de compte tellement habituel de voir à la fac des garçons chahuter avec des filles, que nul ne cherchera à s’interroger. D’ailleurs, entre Ange et Fati, il n’en a pas toujours été ainsi. Aussi, pour ceux du Comité, ce sont les bonnes nouvelles du moment qui expliquent cette griserie soudaine. Mais pour Flo, le point de vue n’est pas tout à fait le même. Elle aussi s’amuse parfois de cette façon, avec Colin. Pourtant, elle a l’impression de saisir une sorte de simulacre dans le comportement des deux leaders, comme s’ils jouaient à jouer, ou bien ne jouaient pas du tout.
Parfois, Fati cherche à se retourner. Alors, aussitôt, le bras d’Ange vient se presser un peu plus sur ses hanches. Le regard de l’étudiante se focalise alors sur ce geste et elle aurait tellement souhaité être à la place de Fati en cet instant, qu’elle a presque l’impression de ressentir le plaisir de cette étreinte.
Mais une autre préoccupation la rend tout à coup anxieuse : une fève, bientôt, va être découverte par quelqu’un, elle peut-être. Un roi devra choisir une reine. Ou une reine, un roi.
Tour à tour, les noms des présents sont égrainés. Les deux militants de l’UNEF, qui sont finalement restés, refusent cependant de se servir. En voyant qu’il reste deux parts, Benoît consent alors à en prendre une.
Soudain, c’est le silence. Pendant que les bouches dégustent avec lenteur la pâtisserie, les regards des uns et des autres se promènent, balayent la salle et inspectent avec méfiance la part des voisins.
Fabrice et Sylvie ont fini en premier. Puis la grande Flo, puis Lise et Zhou. Puis Philippe et Houria. Mais toujours pas de fève. L’atmosphère devient alors plus pesante. Ali fait un signe négatif de la tête : la fève n’est pas pour lui. Titoun non plus, n’a rien trouvé dans sa galette. Kévin a triché ; il a regardé l’intérieur de sa pâtisserie avant de la manger. Mais rien non plus de son côté. Cette fois, le suspense est tel que Flo se sent oppressée.
Ange avale le dernier morceau. Lui non plus ? Quant à sa galette à elle, elle est devenue si minuscule que la probabilité d’avoir la couronne atteint elle aussi une toute petite proportion. Elle risque la dernière bouchée. Rien qui ne vient troubler la mastication. Ainsi, la voilà éliminée à son tour. Elle est à la fois déçue et soulagée. Elle ne sait pas trop. Restent Jeff, Benoît et Fati... Jeff frotte ses mains pour faire tomber les dernières miettes. Il a terminé, lui aussi. Et comme les autres, il doit renoncer à la couronne.
Étrange duel ; curieux face à face ; Benoît contre Fati. Fati contre Benoît.
Benoît engloutit le dernier morceau : ce n’est pas lui ! Tous les regards se tournent vers Fati. On s’apprête à célébrer la nouvelle reine, mais tout à coup, on s’aperçoit qu’il ne reste plus rien dans son assiette.
C’est la stupéfaction. On voudrait rire, mais le souffle coupé par l’étonnement on n’y arrive pas... Enfin, les regards se mettent à converger vers la part restante et Benoît en vient à déclamer :
– « Camarade, nous avons là une galette révolutionnaire !
– Pas du tout ! conteste Lise. Elle est juste pour l’égalité des chances.
– Normalement, la part restante, elle nous revenait, fait remarquer un des militants de l’UNEF. C’est un signe. » Il se met à rire.
– « Vous avez failli avoir la couronne et elle vous échappe. Nuance ! », réinterprète Ange.
– Nous sommes des vieux routiers du militantisme, laisse remarquer le militant de l’UNEF : Vous n’avez pas notre expérience.
– Et vous vous n’avez pas la nôtre, riposte le leader.
– Les gens inexpérimentés commettent souvent des erreurs capitales.
– En effet. C’est pourquoi certains restent inexpérimentés toute leur vie, réplique Ange dans un sourire.
– Attendons de voir un peu, quand ce sera la mobilisation ! lance alors le militant de l’UNEF. Si le Comité n’a pas volé en éclat d’ici là, nous nous engageons à lui offrir un pot au Quartier-Latin.
– Si vous vous engagez à payer un pot à tous les déçus du syndicalisme, la note va être salée.
– Non ! seulement aux leaders, je m’entends. Et s’ils sont encore leaders de quelque chose. »
Ange se tourne alors vers Fati :
– « Ils nous offrent un verre si nous évitons la scission. C’est bien, non ? Moi, je vois ça plutôt comme un encouragement. Qu’en penses-tu ? »
Quand Flo, le soir même, retrouve sa chambre, elle n’a qu’une envie : enfouir sa tête dans ses bras. De l’eau coule de ses yeux. Se rappelant les propos tenus par Ange au cours de la journée, elle devine cette fois que les soupçons de Colin sont fondés. Fati est belle, Ange est séduisant ; ils sont faits pour se plaire. Il faut être aveugle pour ne pas le remarquer. Ils passent tant de temps ensemble à marcher sur les mêmes chemins. C’est vrai qu’on ne les voit jamais tous les deux seuls et qu’ils ont l’air parfois de s’opposer. Mais en même temps, n’est-il pas connu que les contraires s’attirent ?
Ange ne sera jamais à elle. D’ailleurs, comment pourrait-elle l’intéresser ? Il n’y a rien en elle qui brille particulièrement et même sa vie est bien terne.
Aussi, elle en a assez de cette existence sans histoire avec toujours ses mêmes repères et la platitude des faits anodins qui la remplissent. Elle en a assez de la petitesse des hommes qui ne s’intéressent qu’aux programmes télé et aux médisances du quartier. L’idée de devoir croupir dans ce genre de cloaque pour toujours, l’affole. Elle aimerait tant devenir quelqu’un de bien. Ah ! si seulement, elle pouvait être sûre, qu’un jour, son navire atteigne les rivages de son pays enchanté.
Elle se sent si désespérée qu’à un moment donné, elle choisit de renoncer à son projet. D’ailleurs, l’incessant et monotone tambourinement de la pluie sur les carreaux de sa chambre n’incite pas vraiment à mettre le nez dehors. Mais soudain, l’idée de rester à ne rien faire d’autre que ruminer des pensées sombres et pleurer des rêves disparus lui paraît tout à coup insupportable. Non ! Elle doit agir. Le planning de cette soirée a déjà été médité et préparé maintes et maintes fois. Elle a fait un inventaire des multiples situations envisageables et pour chacune, a réfléchi aux solutions qui sont à sa portée. Aussi, en vient-elle à la première étape de l’opération : mettre sa radio en marche à la bonne fréquence. Elle sait que là, Fati va bientôt prendre l’antenne.
Elle peut alors passer aux étapes suivantes : le manteau. C’est une parka qu’elle n’a jamais portée, avec une grande capuche pour lui cacher la tête. Ainsi, avec ce vêtement, personne ne pourra facilement la repérer. Le matériel. D’abord, les adresses que Colin a réussi à obtenir. Ensuite, elle n’oubliera pas cette petite merveille de la technologie qu’elle a reçue en cadeau, à Noël. Il s’agit d’un petit magnétophone qui tient dans la paume de la main. Elle le glisse alors dans une poche.
Quand elle se retrouve dans la rue, la nuit est déjà tombée. La pluie continue de lessiver tout le paysage. Elle sent ses gouttelettes glacées assaillir son visage. Heureusement, sa grande capuche la protège. Le quartier paraît triste. Mais déjà, elle est sur ses gardes et surveille les passants. L’immeuble où habite Ange est dans une rue piétonne, à quelques pas de là.
C’est un vieil immeuble. Ce n’est pas le plus laid de tous, mais il paraît à peine tenir sur ses fondations. A la faveur d’un voisin, Flo parvient à s’introduire dans le hall. Aussitôt, elle repère sa boîte aux lettres ; il n’a toujours pas pris son courrier. Avec prudence, ses doigts glissent dans la fente. Elle se blesse, mais parvient malgré tout à saisir le coin de deux enveloppes. Ce ne sont que d’ordinaires courriers administratifs. Les deux à son nom.
Flo, soudain, panique. Elle entend des pas s’approcher sur le perron. Ce hall est une vraie souricière. Si c’est lui, elle se verra incapable de se justifier. Mais la tête qui apparaît est celle d’un inconnu. Soupir. Puis, retrouvant aussitôt son audace, Flo décide alors de profiter de cette présence. Elle invente un prétexte, des clefs oubliées sur la porte. Le subterfuge fonctionne. Le deuxième sas est franchi. Mais elle ne veut pas laisser s’échapper aussitôt cette aide si précieuse. Ce voisin a vraiment l’air d’être une bonne pâte. Grimpant l’escalier avec lui, elle essaye donc de lui soutirer quelques informations. Peut-être sait-il quelque chose à propos du voisin du dernier étage.
– « On ne voit jamais personne », répond le bonhomme.
Flo a compris. Cette adresse ne sert que de boîte aux lettres. Elle consulte sa montre. Dans un quart d’heure, Fati termine d’animer son émission et son logement est à cinq stations de métro de là. Flo doit donc se dépêcher pour la devancer.
Quand l’étudiante quitte enfin la station de métro, elle se retrouve au milieu de rues coquettes, pleines de lumières et de couleurs. Même la pluie ne parvient pas à ternir l’animation de ce quartier.
Cependant, progressivement, il lui faut s’éloigner de ces lieux conviviaux. Cent mètres plus loin, le décor est tout autre : sur un immense terrain vague nu, les hautes bâtisses blanches d’une usine désaffectée. L’endroit est glauque et guère rassurant. Des loubards rôdent par bandes. Sans doute viennent-ils de la cité H.L.M. dont on aperçoit les barres un peu au-delà, aux abords du périphérique.
S’introduisant dans une des artères formées par la ligne du mur de l’usine, elle finit par apercevoir les lumières de lampadaires et remarque çà et là quelques habitations isolées ; toutes des lofts.
Tout à coup, au-dessus d’une épaisse porte en fer, elle repère le numéro. Ce détail lui paraît encore plus oppressant que l’atmosphère même des lieux. Elle est bien sûr persuadée de ne pas être surprise par Fati. En revanche, Ange pourrait être là. Comment réagirait-il s’il l’apercevait à son insu ? Est-ce qu’il ferait le mort ou bien irait-il à sa rencontre en sachant qu’il trahirait ainsi le secret de sa liaison ?
Avec prudence, elle tourne la poignée et stupeur... la lourde porte de métal s’ouvre. Elle arrive dans un espace, mal défini. Le plafond a une hauteur de près de six mètres. A sa gauche, une nouvelle porte. A sa droite, un petit escalier en fer, qui tourne et s’arrête à un seul étage.
Elle hésite. La moindre maladresse peut faire vibrer et retentir toute cette armature métallique. Se faire surprendre après avoir provoqué une cacophonie de ferrailles, ce serait le comble de l’indiscrétion. Mais cet appartement, à l’étage, l’intrigue.
A l’affût du moindre bruit, elle pose un premier pied sur la marche, continue à monter mais avec lenteur, en surveillant chacun de ses pas. Quand elle relève la tête, elle aperçoit une petite étiquette près de la porte. Elle s’approche, mais aussitôt, a un mouvement de recul en voyant le nom : Houria. Elle l’avait complètement oubliée Était-ce à cause de son mutisme et de ses traits un peu grossiers ? Pourtant, Houria ne cesse de suivre Fati dans ses moindres déplacements.
Consultant une nouvelle fois sa montre, Flo se rend compte que Fati peut arriver d’un instant à l’autre. Elle cherche une cachette à l’étage, mais n’en trouve pas. Cependant, au moment de descendre, elle remarque derrière l’escalier et contre le mur, une petite échelle de service entourée d’arceaux de métal et grimpant jusqu’à une trappe du plafond. Alors, passant le pied par-dessus la rampe, elle prend appui sur un arceau, puis se penche pour saisir un barreau de l’échelle. Ainsi agrippée, elle parvient alors à passer l’autre jambe. Sauvée ! De cette façon, elle échappe à la clarté oranger du lampadaire qui jette sa flaque de lumière par les hautes fenêtres longitudinales. L’escalier lui offre un cône d’ombre tel, qu’elle devient entièrement invisible. Mais la cachette est loin d’être idéale. Elle a mal aux jambes et au dos. Elle sent aussi des douleurs dans ses doigts qui continuent de se cramponner à l’échelle. Elle voudrait bien lâcher les barreaux de temps en temps, mais elle a peur que le support sur lequel elle est assise, cède sous son poids.
Elle se donne pourtant la ferme résolution d’attendre le temps qu’il faudra. De là, elle a une vue complète de l’entrée et cela, jusqu’au cadre de la porte du loft du rez-de-chaussée.
Le temps passe. Cette fois, la nuit est déjà bien avancée. Pour tromper son ennui, elle décide de pianoter sur son portable. Cependant, elle sent le sommeil la gagner. Comment lutter ? Si elle s’endort, elle pourrait dégringoler de sa cachette et se rompre les os. Finalement, elle arrive à placer ses bras de façon à poser sa tête.
C’est alors qu’une soudaine hypothèse vient ternir son humeur. Et si tout simplement, ils étaient allés chez lui ? Aussi, elle se sent tout à coup devenir idiote, toute seule, sur son stupide perchoir. Que va-t-elle faire à présent ? Rien. Continuer à attendre tant qu’il lui reste des forces. Que pourrait-elle faire d’autre ?
La situation lui paraît de plus en plus intenable, toutefois, elle cherche encore à puiser quelques efforts de résistance. Pour cela, elle choisit de fermer les yeux et de laisser vagabonder son esprit. Aussi, elle ne fait pas immédiatement attention au grincement de la porte de métal, ni aux ombres qui s’introduisent dans les lieux.
Relevant la tête, elle ne voit d’ailleurs pas très bien ce qui se passe. Un homme laisse entrer une femme qui porte un enfant endormi. L’homme, ensuite, saisit doucement l’enfant. Il le pose sur son épaule à lui et sort des clefs. C’est alors que Flo réalise. Non, ce ne sont pas des inconnus. C’est eux. Hébétée, tremblante, elle se redresse et laisse apparaître sa tête dans l’éventail de clarté du lampadaire :
– « C’est votre enfant ? »
Ange et Fati se retournent, mais sans le moindre sursaut de surprise. Un doigt sur la bouche, Ange lui demande aussitôt de se taire. Mais l’instant d’après, d’un signe de la main, il l’invite à la rejoindre.
Flo descend, mais elle croit vivre un cauchemar et ne comprend plus bien ce qu’elle doit déduire de cette situation. Assommée, choquée, elle retient avec peine ses larmes. Mais à quoi bon ? Une fois à terre, elle dévie vers l’angle de la porte et là, en silence, elle laisse évacuer son trop plein de chagrin en cachant son visage mouillé dans ses mains. La réalité a pour elle quelque chose d’insoutenable.
– « Viens ! » entend-elle encore chuchoter dans son dos.
Venir ? Mais elle voudrait tout le contraire. S’enfuir le plus loin possible, aller crier sa douleur là où personne ne pourrait l’entendre ; là où elle ne pourrait réveiller aucun enfant qui dort.
Mais tout à coup, elle se rappelle qu’elle a un magnétophone. Elle fouille dans sa poche, repère le bouton sur lequel elle doit appuyer. Puis, de son avant-bras, elle sèche ses larmes, se retourne et suit Ange.
Une fois la porte refermée, Ange lui adresse de nouveaux murmures :
« Reste-là. Je vais aller le coucher. Je reviens de suite. »
Elle le voit grimper un escalier, puis disparaître. Puis elle l’entend parler à voix basse avec Fati. Alors, soudain, elle se sent comme une intruse qui viendrait perturber le bonheur tranquille d’une famille. Pourquoi s’acharne-t-elle sur lui ? Et si en fin de compte, elle avait une nature mauvaise ; égoïste, envieuse et jalouse ?
Risquant un regard vers l’intérieur de la grande pièce principale, elle aperçoit un bout de leur grand lit blanc et repère aussi un stylet Corse ainsi qu’un drapeau avec l’effigie du Maure. Mais tous ces meubles et leurs bibelots paraissent imprégnés du souvenir de leurs étreintes. Le lieu, en lui-même, ressemble à un petit palais d’amour. Spacieux, il est aussi avec ses lambris, ses tentures rouges et son haut plafond, d’une harmonie qui l’emplit d’un charme envoûtant.
Mais l’étudiante se tourne de nouveau vers l’escalier de bois et aperçoit Ange qui redescend. Elle se rend compte alors que son cœur est incorrigible. Il s’entête à battre d’amour, réclamant ce qui est pourtant impossible. Il ne pourra jamais être à elle et cependant plus que jamais, elle se laisse happer par la profondeur de son regard. Aussi, pour la première fois, elle a peur. Serait-elle le jouet d’une malédiction ?
Se postant devant elle, Ange la fixe d’un air réfléchi et, sous la mitraille de son regard, cette fois, elle se voit mourir. Aussi, tout finit par lui sembler anodin et lorsque Ange l’invite à s’asseoir sur un fauteuil face à une table basse, elle ne cherche plus à comprendre et se laisse abattre à la place indiquée. Lui, cependant, reste debout et lui demande alors par des gestes de vider ses poches. Flo fait d’abord mine de ne pas comprendre. Puis, obtempérant, elle retire son portable, des mouchoirs, un tube de rouge à lèvres, un plan de la capitale, les feuilles avec les adresses. Cependant, elle ne dévoile pas son magnétophone, caché dans sa paume.
Ange prend les feuilles, jette un œil, les repose.
– « Ta main...
– Tu as deviné ?
– Non, j’entends le micro.
– Mais un micro ne fait pas de bruit.
– Eh bien moi, je les entends. Disons que j’entends quand c’est en marche.»
Cette fois, l’étudiante se voit obligée de révéler l’objet caché. Ange aussitôt s’en empare, l’examine :
« Ouah !... » Il la regarde : « C’est déjà une petite merveille de la technologie. »
Il présente alors l’objet à Fati qui, au même instant, descend l’escalier et le rejoint. Fati inspecte la petite machine, puis la rend à Ange tout en jetant un regard furtif dans la direction de Flo.
– « Je vais aller me coucher » finit-elle par chuchoter à Ange. Alors, glissant une main derrière son cou, elle lui applique un baiser sur les lèvres et, l’instant d’après, elle a disparu.
– « C’est l’amour de ma vie, finit par expliquer Ange à l’étudiante.
– Quel âge a votre enfant ?
– Bientôt cinq ans.
– Et qui est au courant ?
– Très peu de personnes.
– Titoun le sait ?
– Titoun sait tout depuis le début. » Ange sort alors une carte de sa poche, puis un bic : « Je vais te faire une proposition. Celle d’un rendez-vous.
– Comment ça ? s’étonne Flo.
– Il s’agit d’un rendez-vous entre toi et moi, mais pas avant les prochaines vacances. Ce sera vers 22 heures et dans les locaux du Comité. Ça te convient ?
– Mais pour quoi faire ?
– Tu verras. Bien sûr, ça doit rester top secret entre toi et moi. Et pareil pour tout ce que tu as pu voir ici. Sinon, pas de rendez-vous. Tu es d’accord ?
– C’est d’accord. Je ne dirai rien. »
Ange note une date sur la carte.
– « Alors tiens ! » Il lui tend la carte. « Tu avais l’intention de rentrer par les transports en commun ? »
Flo acquiesce d’un signe de tête.
« Je vais te rapprocher. A cette heure certains quartiers sont dangereux pour une femme seule. »
Flo se sent tout à coup requinquée par cette gentillesse d’Ange. Elle ne comprend pas tout à fait la raison de cette attitude attentionnée. Est-il vraiment sensible à sa détresse ou, agit-il seulement par précaution ? Quoiqu’il en soit, elle perçoit comme un nouveau privilège, la possibilité de l’accompagner dans la nuit.
Ils doivent d’abord traverser une partie du terrain vague. Quelques bandes continuent de rôder, mais Ange est là. Elle n’a peur de rien.
Sa voiture, au fuselage rouge, se trouve dans un parking souterrain. Ange invite Flo à prendre place. Elle est aux nues. Elle veille cependant à ne pas trahir ce regain de désir qui met un peu trop de lumière dans ses yeux. Elle fixe sa ceinture de sécurité. Ce n’est pas contre les dangers de la route. C’est contre le risque de comportements impulsifs de sa part. Dans cet espace confiné, où tous deux se frôlent, comment ne pas penser à l’idée de profiter de cette proximité ?
Ange fixe droit la route. Il roule à vive allure, sans doute un peu au-delà des vitesses réglementaires. Il est silencieux. Flo cherche alors un moyen d’engager la conversation. Alors qu’ils sont arrêtés à un feu rouge, elle se risque à l’interroger :
– « Après, quand tu vas rentrer... tu vas lui faire l’amour ?
– Je n’ai pas à te répondre, fait remarquer Ange. Cette question concerne ma vie privée. » Il fait repartir le véhicule, mais cette fois, roule lentement : « Regarde bien cette avenue. Notre première grande manif, on prévoit de la faire passer ici.
– Vous avez le droit de choisir n’importe quelle rue, n’importe quelle place ?
– Oui, à l’exception des Champs-Elysées.
– Et pourquoi pas les Champs-Elysées ?
– C’est interdit. C’est comme ça. Comme il y a des places et des avenues qui sont plus traditionnellement réservées aux manifs. Tu sais ce que c’était les Champs-Elysées, à l’époque de la Grande Rome ?
– Oui. Le Paradis.
– Alors, pourquoi on irait manifester au Paradis ? ironise Ange.
– Et si c’était une révolution ?
– Une révolution se fait avec des armes. Pas avec des banderoles. »
Flo jette un œil par la fenêtre. Elle hésite pour la question suivante :
– « On a l’impression que Fati ne partage pas du tout tes idées.
– Non, ce n’est pas vrai.
– Pourtant au Comité, on dirait vraiment que vous vous querellez.
– Mais il n’y a qu’au Comité que c’est comme ça.
– Et pourquoi ?
– Parce que justement on ne peut pas parler librement...
– C’est seulement ça l’explication ! riposte l’étudiante, incrédule.
– C’est ça et en même temps, c’est plus compliqué que ça... soupire Ange. Quand on ne s’entend pas, on fait passer nos histoires sur un autre plan, mais de l’extérieur vous ne pouvez pas comprendre.
– Pourtant... à vous entendre... on dirait vraiment qu’il s’agit de querelles politiques ou syndicales...
– Eh bien non ! Nous sommes différents et nous sommes très contents de ça. Il est vrai aussi que personne ne parvient à voir ce qui nous rapproche...
– Comme l’Antiquité, par exemple ? »
Comme si la réponse lui semblait délicate, Ange marque un temps de réflexion avant de confirmer :
– « En effet, c’est une culture commune à l’histoire de nos deux pays. Et puis, il est important de ne pas perdre la mémoire du passé. Ce sont quarante siècles qui nous contemplent. »
Tout à coup, le leader braque son regard sur un chantier qui borde l’avenue : « Et m... ! » Puis ses yeux, quelques instants, se posent sur l’étudiante : « Tu permets que je m’arrête un instant ? »
Alors, il stoppe le véhicule sur le bas-côté, sort, se dirige vers le chantier, inspecte un instant les lieux, puis revient : « C’est pas possible, on dirait qu’ils l’ont fait exprès. Il y a des trous, des tuyaux, des grues... tout ce qu’il faut pas.
– C’est important ? Tu es responsable ?
– Je dois m’occuper de faire sécuriser la zone. »
Ange fait repartir le véhicule. Nouveau silence pendant lequel quelques regards s’échangent. Puis nouvel arrêt : « Je vais te laisser là, ça ira ? »
Cette fois Flo ne le regarde plus. Elle reste immobile, prostrée vers l’avant.
– « Avant de partir, je voudrais te dire quelque chose. » Elle hésite. « Je ne peux pas m’empêcher de t’aimer. »
Ange renverse sa tête vers l’arrière, inspire, puis répond d’une voix neutre :
– « Je m’en étais rendu compte.
– Les nuits, dans mes rêves, je fais l’amour avec toi.
– Je sais, ça te fait souffrir... Mais si je devenais ton amant, sans doute que tu souffrirais encore plus. »
Cette fois, Flo tourne son regard vers lui :
– « Non, ce n’est pas possible. Si tu acceptais, ne serait-ce qu’une fois, je serais la femme la plus heureuse du monde.
– Au début peut-être. Mais après... tu voudrais encore plus... Et moi, je suis déjà engagé. »
Flo, de nouveau, baisse le regard.
– « Je ne sais pas. Peut-être...
– On se fait la bise ? »
Flo se penche vers lui, ferme les yeux. Elle sent alors ses lèvres effleurer sa joue. Quand vient son tour, elle prend son temps et lui pose un baiser au ralenti.
Dans un signe de réconfort, Ange vient caresser son épaule. Elle prend encore quelques secondes pour goûter à ce contact. Puis, elle ouvre la portière, sort et salue: « Merci pour tout. »
posté le 26-02-2009 à 01:21:01
CHAPITRE XXI
N’obtenant aucun nouveau réconfort du côté d’Ange, Flo s’est alors tournée vers le Monde de l’Invisible. Elle s’interroge, questionne les étoiles. Existe-t-il une oreille céleste pour l’entendre ?
Pendant longtemps, l’étudiante avait résolu ses questions métaphysiques en s’appuyant sur le constat que les vérités les plus compliquées sont aussi les plus abstraites. Dieu, donc, s’il existe, ne peut être qu’une pure abstraction. Mais apprenant aussi que le très compliqué rejoint l’extrêmement simple, peu à peu, elle a remis en cause l’apparente simplicité des mythes ancestraux. Et si, en vérité, il s’agissait de subtiles mystères ? Et c’est ensuite que se sont inférés les cours de Monsieur Sullivan...
Dernièrement, quand Colin lui a présenté son livre recensant de récentes trouvailles archéologiques, elle est tombée sur une citation de Cicéron qui l’a impressionnée : « Ce n’est pas aux hommes de placer leurs imperfections au ciel, mais aux dieux de reproduire les perfections du ciel sur terre. » Alors, songeuse, elle s’est mise à réfléchir aux destins des hommes exceptionnels, ces démiurges capables de prodiges pour améliorer le sort de l’humanité.
Peut-être que le ciel n’aime pas qu’on lui pose trop de questions. Flo n’a pas eu de chance ; elle a attrapé une vilaine grippe. Une forte fièvre, la veille, l’a forcée à se coucher de bonne heure. Mais elle ne veut pas manquer la fac. Aussi, ce matin-là, groggy par les analgésiques, elle s’est rendue à ses cours.
Un peu plus tard, elle vient s’asseoir à une table de la cafétéria. Elle attend Colin. Cette fois, elle veut lui parler. Jusque là, elle a fait l’effort de tenir sa promesse à Ange, mais Colin a toujours été son confident et il est bien difficile de garder pour soi, ce genre de secret qui fait chavirer l’âme.
Colin n’apparaît pas. Mais à la place, elle voit arriver la bande de Pacôme. Pacôme est en tête de la meute et il guide alors ses troupiers en direction d’une table voisine de celle de Flo. En s’installant, les anarchistes saluent l’étudiante par quelques ébauches de sourires et de discrets mouvements de têtes. Depuis qu’ils savent qu’elle fréquente Ange et donc aussi les révolutionnaires du Comité, ils ne manifestent plus la moindre attitude sarcastique à son égard et paraissent même la respecter. De son côté, Flo aussi a changé : elle a fini par admettre qu’ils sont loin d’être bornés et stupides et a pu même découvrir qu’ils ont un grand cœur.
L’étudiante a d’ailleurs l’intention de profiter de leurs présences. Sitôt qu’ils sont installés, elle les interroge, cherchant à mettre au clair, une certaine question qui la taraude.
– « J’aimerais savoir... vous faites vraiment confiance aux leaders du Comité ?
– Par rapport à quoi ? interroge à son tour le Barbu. De toute façon, ils ne sont que les porte-parole de leurs bases.
– Oui, mais s’ils ne respectent pas exactement les convictions de la base.
– Dans ce cas, la base réagit.
– Oui... mais peut-être qu’elle n’est pas au courant de tout.
– A quoi penses-tu ? », interroge le Barbu.
– A quoi je pense ? répète Flo avec une petite pointe d’impertinence. Et si par exemple Ange et Fati décident de coucher ensemble, vous pensez à quoi, vous ? Juste à une histoire d’amour ? »
Des ricanements, qui ressemblent à des jappements, s’échappent de la meute. Les militants ont simplement pensé à une relation passagère et il est vrai que ces histoires de mœurs, mêlées aux intérêts de la politique, cela suscite plutôt l’envie de plaisanter.
– « Ça, c’est sûr qu’on penserait à une manœuvre politique, admet tout de même le barbu en retenant un rire. Mais, comment veux-tu qu’on anticipe sur tout ce qui peut se produire ? Peut-être que l’un des leaders est allé prendre sa carte dans un parti et qu’il cherche à entraîner la base dans sa mouvance. Peut-être qu’ils peuvent se mettre à deux pour monter une coalition contre le troisième. Peut-être que l’un d’eux veut se servir du Comité comme d’un tremplin pour réussir une brillante carrière politique. Mais comme je t’ai dit, il y a quand même la base qui exerce un contrôle.
– Vous ne comprenez pas, insiste Flo qui se sent piégée. Vous pensez toujours à des séparations, à des scissions... Mais s’ils pactisent, c’est pire ! » Elle éternue, doit s’interrompre pour se moucher et puis reprend : « Il y a tellement de choses importantes que l’on peut décider en secret...
– Mais non... conteste le Barbu, les choses importantes, ici, ne peuvent pas rester secrètes.
– Et pourquoi ?
– Parce qu’on est trop nombreux. Il y aurait forcément des rumeurs. Et il y a aussi les journalistes.
– Et comment les journalistes pourraient-ils enquêter sur la vie privée des leaders ?
– Ce ne sont pas les journalistes qui enquêtent, intervient à son tour Pacôme, mais les R.G. qui ensuite refilent leurs infos. »
Flo demeure un instant perplexe :
– « Vous voulez dire... que rien ne peut rester secret, à cause des R.G. et même quand ça concerne la vie privée des leaders ?
– Les R.G. ils réussissent à tout savoir, assure Pacôme.
– Mais il peut y avoir des failles, non ?
– Malheureusement non, déplore Pacôme. Il faudrait qu’on se lance dans le contre-espionnage. Et puis qu’on se donne les moyens de retourner les flics et les indics.
– Comment ça ? Des types qui travaillent contre l’intérêt des militants se mettraient à travailler pour eux ? C’est possible ?
– Bien sûr que non ! Comment veux-tu ? On peut seulement rêver, c’est tout. C’est ce que je viens de t’expliquer. »
Flo, cette fois, est vraiment intriguée. Comment Ange et Fati, ont-ils pu cacher l’existence de leur fils et leurs six années de vie commune ? Elle se trouve donc là face à une énigme insoluble. Et pourtant, il faut bien une explication... Mais où chercher ?... Ses pensées fouillent tous les lobes de son cerveau. En vain. Néanmoins, elle tient à explorer un bout de piste nouvelle. Elle décide alors d’interroger à nouveau Pacôme :
– « Mais les enquêtes de R.G., elles vont où ?
– A la Préfecture... on peut supposer.
– Elles pourraient aller à un autre endroit ?
– A quel endroit tu penses ?
– A l’armée, par exemple.
– Ça oui ! Elles vont aussi à l’armée. »
Flo, soudainement se redresse. Elle a tout à coup comme une intuition :
« Si l’armée s’occupe des problèmes du militantisme, alors pourquoi ils ne s’occupent pas des manifs ?
– Mais ils s’en occupent.
– Les C.R.S., ils font aussi partie de l’armée ?
– Certains, oui. »
Flo, cette fois, se lève.
« Qu’est-ce que t’as ? » interroge Pacôme, qui a remarqué un soudain changement d’attitude chez l’étudiante.
– « Rien. C’est personnel. Il faut juste que je m’informe. Vous savez à quel mois on prévoit le début du mouvement ?
– Sans doute vers Mars... » répond Pacôme.
Mars, répète Flo en silence. Elle aurait pu deviner. Mars, dieu du Printemps, mais aussi de la Guerre et donc... des armées... Mais non... tout ça, ce n’est qu’un mythe... ça ne peut pas être la réalité...
Elle salue les militants et quitte la cafétéria. Elle arrive dans le hall. Mille pensées se bousculent dans sa tête. Mille détails oubliés lui reviennent en mémoire : la voyante, Monsieur Germont, l’histoire de la subvention dont lui avait parlé Agnès... Et pourquoi Colin n’est-il pas là ? Et dans quelle salle a-t-elle cours maintenant ? Elle a l’impression de chanceler. Une fois encore, il lui faut rassembler ses forces, tenir le cap, avancer.
Les cours terminés, Flo décide de se rendre directement chez Colin. Entre temps, elle a appris la raison de son absence : il est tombé malade lui aussi et, suite à un malentendu, il a pensé que sa voisine resterait à la maison, comme lui.
C’est finalement en chemin qu’elle le rencontre. Il sort de la pharmacie. Il a le nez rouge, les joues pâles, le cou enfoncé dans un col roulé.
– « Colin... Attends-moi ! Treska, elle ne pouvait pas aller faire les courses à ta place?
– Elle a des contrôles à réviser.
– C’est vraiment une garce ta sœur... Elle inventerait n’importe quoi pour ne pas te rendre service. Alors que toi, tu as tellement fait pour elle... »
Colin tout à coup s’arrête et se tourne vers sa voisine :
– « Je suis aussi allée chez toi tout à l’heure. J’ai vu ta mère. Elle m’a posé des questions à propos du Comité. Cela l’inquiète qu’on aille là-bas.
– Et qu’est-ce que t’as répondu ?
– Rien. Je lui ai juste un peu parlé d’Ange.
– Mais il ne faut pas lui parler ! s’emporte tout à coup Flo. Elle a des idées de réac. Elle est bornée ! Elle peut rien comprendre !
– Mais je t’assure, Flo, je n’ai rien dit d’important. » Il prend alors le bras de son amie et l’invite à avancer à son rythme : « Et si maintenant tu me disais ce que tu avais l’intention de m’annoncer au sujet de ta visite chez lui et Fati. »
Flo hésite. Elle regarde le sol. Peu à peu, elle laisse remonter son secret du fond de sa gorge. Elle le préserve encore quelques instants entre l’enclos de ses dents. Puis, elle le laisse s’échapper :
– « Ils ont un enfant. »
Aussitôt, Colin stoppe ses pas, lâche le bras de son amie, la fixe...
– « C’est pas vrai !
– Je l’ai vu. Il n’y a pas de doute, c’est le leur.
– Il a quel âge ?
– Il a cinq ans. »
Cette fois, l’étudiant ne peut retenir un rire :
– « Mais c’est incroyable. Personne n’est au courant. »
Flo, cette fois redresse la tête :
– « Tout à l’heure, j’étais avec la bande de Pacôme. Celui-ci m’a dit que les leaders ne pouvaient rien cacher d’important à cause des R.G. C’est vrai ?
– Oui. Il a raison.
– Mais alors ? Comment ont-ils fait ?
– J’en sais fichtrement rien. C’est pour ça que ça me paraît incroyable.
– Il a peut-être des contacts.
– Peut-être... » Colin lâche un soupir. « A vrai dire, je ne préfère pas savoir comment ils ont fait. J’ai bien peur que ça soit par des méthodes pas très approuvées.
– Mais moi, je vais essayer de savoir.
– Attention Flo. Ça peut vraiment devenir dangereux... Tu n’as pas l’air de t’en rendre compte...
– Mais tu oublies, Colin, que je veux devenir journaliste...
– Et toi, tu oublies qu’Ange est corse et que là-bas, il y a une mafia. Et s’il réussit vraiment à cacher sa vie privée de cette façon, ça peut présager le pire. Et tu ne peux pas savoir jusqu’à où il est capable d’aller pour empêcher des gens de parler.
– Tu as peut-être raison Colin. Mais je dois aller au bout... C’est mon destin de savoir... Je sais que c’est mon destin.
– D’accord, c’est ton destin. Mais qu’est-ce que tu comptes faire, encore ?
– Ça me regarde. En tout cas, il ne faut rien dire à personne. C’est très important, tu le sais.
– De toute façon, comment veux-tu que je parle ? Si je répète ce que tu m’as dit, personne ne va me croire et c’est moi qui risquerais d’avoir des problèmes. On pourrait me reprocher de chercher à casser le mouvement. »
Flo aimerait pouvoir prolonger la conversation avec Colin. Mais une fois encore, à cause de Treska, ils ne pourront pas discuter paisiblement. Elle quitte donc son ami sur le pas de sa porte et se dirige ensuite chez elle.
– « Alors, comment tu te sens ? » interroge aussitôt sa mère, qui l’accueille dans l’entrée tout en essuyant ses mains sur un vieux torchon de cuisine.
– « Je crois que ça va mieux.
– J’ai parlé avec Colin tout à l’heure... »
Sentant poindre le reproche, l’étudiante devient soudainement tendue et son regard se durcit.
– « Je sais. Je viens de le voir.
– Ton père et moi, on se demandait si tu continuais comme il fallait tes études. Tu sais que c’est à cette condition que nous t’aidons financièrement.
– Là, je reviens de mes cours.
– Et... tu n’es pas allée au Comité, cette fois-ci ?
– Non ! Et de toute façon, même si j’y étais allée, c’est moi que ça regarde !
– Ecoute, ma chérie. On ne veut pas te faire de la peine, mais ton père et moi, nous avons remarqué que depuis cette année tu n’es pas vraiment préoccupée par tes études... Si tu vois que ça ne va pas... Il est peut-être préférable que tu arrêtes tout et que tu te lances dans la vie active.
– Ça, il n’en est pas question ! » hurle cette fois Flo.
– Tu sais, il ne sert à rien de s’emporter... C’est pour toi qu’on agit comme ça. On ne voudrait pas que tu sois déçue en découvrant que tu ne peux pas aboutir à ce que tu veux après avoir gâché des années d’études.
– Si tu dis ça, ça veut dire que tu ne me fais pas confiance.
– Mais pas du tout, ma chérie. Cependant, il faut être réaliste. Beaucoup de ceux qui veulent devenir journaliste ne pourront jamais obtenir un poste. Crois-tu que notre société a besoin de plusieurs millions de journalistes ? En revanche, il existe des tas d’autres métiers très utiles...
– Rien à faire... Moi je serai journaliste de toute façon... Je préfère crever plutôt que d’abandonner... »
Une main agrippée au pommeau de la rampe de l’escalier, Flo fixe sa mère avec des yeux humides. Elle a du mal à retenir le sanglot qui resserre sa gorge et l’empêche presque de respirer. Ses parents n’ont jamais été des gens passionnés. Ils prennent son rêve pour un banal caprice. Ils ne se rendent pas compte à quel point elle souffrirait de ne pas réussir...
– « Alors, dans ce cas, il faudrait que tu te concentres un peu plus sur tes études et que tu arrêtes de fréquenter ces révolutionnaires. Ils peuvent avoir sur toi une très mauvaise influence...
– Arrête de me prendre pour une gamine. Je sais me comporter comme quelqu’un de responsable.
– Et moi, je veux que tu cesses de croire que je raconte n’importe quoi. Colin m’a dit qu’il te voyait souvent parler avec un des leaders et que c’est un corse. Tu sais que ces gens-là, ils ont une nature assez spéciale... Ils sont souvent intelligents, c’est vrai, mais...
– Mais ? reprend Flo.
–...Mais beaucoup ont une nature violente et ils sont aussi très susceptibles...
– Mais comment tu peux te permettre de juger quelqu’un que tu ne connais même pas !
– Non... je ne juge pas. Mais simplement, d’après ce que j’en sais, je peux quand même me faire une idée et supposer qu’il s’agit de quelqu’un de dangereux...
– Mais qu’on arrête... qu’on arrête de me dire qu’il est dangereux ! » Se met soudainement à hurler l’étudiante en serrant sa tête entre ses mains. « J’en est assez d’entendre ça ! Je ne veux plus, je ne peux plus entendre ça ! Les dangereux, c’est vous avec vos conseils, c’est tous ceux qui font rien et qui ferment les yeux, c’est tous ceux qui fuient leurs responsabilités. Et puis, c’est aussi les lâches, ceux qui ont peur du changement, ceux qui ne veulent pas de vague, ceux qui ont peur des foules quand elles sont en colère et des jeunes, quand ils s’amusent...
– Je ne t’ai jamais vu dans un état pareil, riposte faiblement la mère en roulant les yeux. C’est donc bien la preuve que tu es influencée. Mais bon... si tu dois le prendre si mal, n’en parlons plus. »
Alors, tout en recroquevillant le dos, la mère de Flo effectue un rapide demi-tour et s’échappe vers la cuisine dans un petit trot de souris. Flo, alors, attrape la rampe et gravit quelques marches, mais elle s’arrête au milieu de l’escalier, se penche au-dessus de la balustrade et déclame :
– « De quoi tu as peur ? Que j’aille dans les manifs ! Que je me révolte ! Mais moi je n’ai pas peur de défendre mes idées, moi ! Et même s’il faut passer par la révolution... Vous, vous en avez bien profité des révolutions précédentes ! » Flo s’interrompt. Mais rien. Pas le moindre écho de sa mère. Alors elle poursuit : « Et s’il n’y en avait jamais eu de révolutions, on serait encore au Moyen-Âge ! »
De nouveau, Flo s’arrête pour écouter, mais c’est toujours le silence. Jetant un œil vers la pièce vide du bas, elle remarque tout à coup un sac à main posé sur une chaise, non loin de la porte d’entrée. Elle le reconnaît ; c’est le sac de sa mère. Flo se rappelle qu’elle avait eu cette intention de demander à sa mère les coordonnées d’un de leurs amis, un Général. Mais les circonstances ne peuvent pas être pire. Cependant, dans ce sac, il y a le petit calepin noir qu’elle connaît par cœur, avec toutes les adresses des relations familiales, dont celles de ce Général. Alors tant pis, elle prend le risque... A pas feutrés, elle descend l’escalier, avance jusqu’à la chaise, enfouit la main dans le sac. Le carnet en sa possession, elle remonte en silence l’escalier et s’enferme dans sa chambre.
Cette fois, elle est certaine de ne pas être dérangée. Elle peut prendre le téléphone. Elle a déjà réfléchi au prétexte ; elle a besoin de réaliser une interview pour un travail universitaire. Pourtant, elle continue d’hésiter. Il en faut du courage pour se lancer dans une telle aventure... Mais elle ne peut plus reculer. Ses doigts tapent les numéros. Quelqu’un décroche : « Allô ! ».
Au moment de raccrocher, c’est le soulagement. Elle a parlé avec le Général ; elle a obtenu le rendez-vous... A nouveau pleine d’espoir, elle sent le bonheur revenir. Ce coup de fil est un petit pas vers la lumière de la vérité et il y en aura d’autres, c’est certain...
D’ailleurs, le lendemain, elle a un autre projet. Confier à Colin un message glissé dans une enveloppe. Ensuite, la mission de Colin est de remettre l’enveloppe à la voyante qui, devant l’Université, continue de distribuer ses cartes. Ensuite, il s’agit simplement d’attendre...
Colin n’a pas eu de problème pour repérer la devineresse et lui remettre l’enveloppe. Peu après, celle-ci lui livre une réponse. Quand Flo en vient à prendre connaissance du nouveau contenu, elle exulte :
– « Voilà bien la preuve que les voyants, ne savent pas tout prévoir ! »
Bien que prudente, la réponse révèle l’inévitable rôle que cette pythonisse joue auprès des leaders du Comité. Et cela, bien sûr, à l’insu de la base...
Pleine de baume au cœur, l’étudiante décide de poursuivre son enquête. En même temps, elle n’oublie pas la date de son rendez-vous avec Ange. Elle ne voudrait pas que de fracassantes révélations viennent la remettre en cause. Elle opte donc pour la prudence et la discrétion. Comme un chat, elle va progresser à pattes de velours.
Dès lors, elle va moins souvent au Comité et surtout, elle y reste moins longtemps. La plupart du temps, Ange vient accompagné de Fati et maintenant qu’elle connaît leur relation, elle ne rêve qu’à des moments où elle pourrait le voir seul. Aussi, la perspective de son rendez-vous avec le leader lui paraît salutaire. Grâce à cela, elle arrive à encaisser, à tenir... Cependant, parfois, elle s’inquiète en se demandant si Ange ne cherche pas simplement à la manipuler.
La vérité est comme une pelote de laine. L’essentiel est de s’emparer du bon bout. Une fois celui-ci repéré, la pelote se déroule... Ainsi, des preuves que l’on croyait impossibles finissent soudainement par se révéler et jusqu’à s’entasser à foison. Grisée par cette quête, Flo s’emmure dans son travail d’investigation. Jour et nuit, elle ne pense plus qu’aux prochaines informations qu’elle pourra récolter en espérant alors que la cueillette sera bonne. Enfermée dans sa tour d’ivoire, elle a ainsi l’étrange impression d’être l’unique témoin d’un curieux manège d’événements, qui vont et viennent et s’influencent entre eux.
En fin de compte, quelque soit la nouvelle, tout est interaction. Tout est la conséquence d’un autre événement ou d’une conjoncture déjà instaurée. Il n’y a jamais de commencement aux faits avec simplement le hasard pour détonateur. En revanche, il y a parfois des affaires passées sous silence et des événements trop vite ensevelis dans l’oubli.
Du haut de sa tour, Flo s’était cru invincible. Mais il n’y a pas plus inéluctables que les événements que l’on refuse de voir. Les premières mauvaises notes l’avaient juste égratignée : des neuf, des huit... ça n’était pas une catastrophe et elle avait cru pouvoir facilement redresser la barre. Mais d’autres étaient arrivées, accentuant encore la courbe descendante : des sept et même un cinq. Une vraie dégringolade.
Comme dans la fable de Perrette, c’est en pleine phase d’optimisme que son rêve avait été atteint. Elle croyait déjà tenir sa première enquête, or en vérité, elle s’était illusionnée. Et là, tout à coup, il lui faut saisir l’évidence : la jarre s’est brisée.
Bien sûr, une année universitaire de loupée, en principe ce n’est pas grave... Mais quand on s’acharne sur un métier qui est convoité dans toutes les familles, le moindre échec peut transformer ce rêve en une triste utopie de jeunesse.
Cependant, elle n’a pas le choix. Elle sera journaliste ou ne sera pas. Tant qu’elle ne rencontrera pas un mur pour l’arrêter, tant qu’elle pourra encore respirer... elle continuera. Qu’importe que le désespoir jette une nuit noire sur le paysage de sa vie. Qu’importe si toutes les lueurs, même la dernière, en viennent à s’éteindre. Qu’importe les larmes et le temps qu’il faudra encore pour l’aperçu d’un quelconque horizon. Mais en tout cas, jamais elle ne renoncera. Jamais !
Elle devrait, c’est certain, faire l’effort d’oublier Ange. Mais elle n’y parvient pas. N’est-ce pas à cause de lui qu’elle a peu à peu perdu les commandes de son navire ? Mais n’est-ce pas aussi grâce à lui qu’elle a tant appris ? Alors, elle ne comprend plus. Pourquoi la sanctionne-t-on, alors qu’elle s’éveille ? Jamais son chemin n’a été si riche en découvertes. Et pourtant, elle n’a même pas la moyenne.
Son unique rocher, c’est son rendez-vous avec Ange. Et voilà que ce jour arrive. Comme s’il s’agissait de retrouver son amant, Flo se prépare. Elle arrange ses vêtements, sa coiffure, son maquillage. Elle est heureuse.
L’heure du rendez-vous correspond à celle du bouclage des portes de l’Université. Aussi, aux clignotements des lumières qui signalent la fermeture, Flo doit évacuer les lieux comme les autres étudiants. Elle attend donc Ange à proximité d’un accès réservé aux chercheurs. En effet, même au beau milieu de la nuit, quelques professeurs continuent de peupler les bâtiments. La recherche est parfois une lutte contre le temps si bien que certains laboratoires fonctionnent vingt-quatre heures sur vingt-quatre et sept jours sur sept. Mais les chercheurs ne sont pas les seuls à pouvoir accéder. Les leaders disposent eux aussi d’un jeu de clefs pour pouvoir aller dans les locaux.
Flo a déjà salué plusieurs silhouettes de professeurs qui, se glissant dans la nuit, vont et viennent par l’entrée qui leur est réservée. Mais Ange n’est toujours pas là. Aurait-il oublié ? Tout à coup, elle voit jaillir le faisceau d’une lampe de poche. Le tambour de son cœur se met à chanter. Pas de doute... c’est lui ! D’ailleurs, elle finit par reconnaître son visage. Alors, un instant, dans une bouffée d’espoir, elle s’imagine qu’il va venir la serrer dans ses bras, puis dans leur étreinte insoutenable, ils s’échangeraient un baiser avec l’ardeur de leurs désirs.
Ange s’approche. Elle sent l’odeur de sa veste en cuir, la douceur de son parfum, l’humidité de ses cheveux. Elle sent aussi, dans son dos, le contact de son bras qui la conduit doucement vers l’intérieur du bâtiment. Mais rien de plus. Elle se laisse guidée. Entièrement plongé dans le silence de la nuit, le grand hall qu’elle croyait connaître parfaitement lui paraît soudainement étranger. A peine reconnaît-elle le dallage dans le halo de la lampe qu’Ange dirige devant eux.
Comme une aveugle, elle se laisse mener. Le bras d’Ange qui la conduit est comme une caresse et l’épaisseur de la nuit, comme un manteau de volupté. La sève du désir a envahi toute sa chair. L’envie de se presser un peu plus contre son buste est insupportable. Et comment lui-même, ne peut-il pas être tenté en cet instant ? Alors, elle en vient à imaginer qu’il la désire en secret. Elle voudrait donc que ce chemin dans la nuit soit interminable. Mais à un moment donné elle entend cliquer l’interrupteur et les grands plafonniers viennent alors répandre le jour dans la pièce. Ils sont dans les locaux du Comité.
Sans dire un mot, Ange ôte son blouson, puis se dirige vers des chaises laissées au fond de la pièce. Là, il s’assoit sur l’une et pose les pieds sur l’autre. Puis il se fige ainsi, dans une position à la fois décontractée et hiératique et son regard de feu fixe l’étudiante.
Soudain intimidée, Flo part dans le sens opposé et se met à raser le grand tableau mural. Elle a compris qu’Ange attend d’elle qu’elle parle la première et elle se demande tout à coup ce que peuvent être les enjeux de cette rencontre.
– « Pourquoi tu ne parles pas ? risque-t-elle.
– Je crois que c’est d’abord toi qui a des choses à me dire. »
Flo se rappelle tout à coup son enquête, les informations, les témoignages... Soudain, elle lève la tête et tourne vers lui un regard aiguisé :
– « Et dire que je t’avais plaint la fois où Fati et Titoun t’avaient laissé tomber. Tous les trois, vous aviez fondé une petite association qui ne pouvait même pas rivaliser avec les grands syndicats tellement elle était minuscule et là-dedans, toi tu n’arrivais même pas à avoir la majorité. Oh ! je sais... les apparences sont trompeuses et surtout quand ce sont les apparences du pouvoir... Mais à ce point... »
Flo s’interrompt. Elle réfléchit à la manière de formuler la suite de ses propos. Ses yeux fixent au hasard une affiche punaisée sur le panneau. Mais tout à coup, elle fait pivoter son regard et le cloue à nouveau sur Ange :
« Je sais que tu as des appuis du côté de l’armée. C’est d’ailleurs plus que des appuis Je sais même qu’on t’écoute. Je m’étais toujours demandée à quoi ça servait la hiérarchie militaire. Mais maintenant, je devine. Il suffit de parler à un seul. Après, les autres obéissent aux ordres. Mais à quoi cela te sert-il d’organiser un mouvement si tu détiens déjà de tels appuis ? Tu n’as même pas besoin du Comité pour faire la révolution. Ah ! j’aimerais bien voir la tête de Pacôme et de sa bande et de tous les cocos, s’ils savaient que tu peux commander à des militaires ! Et pendant les mouvements, comment feras-tu alors, quand il sera question d’envoyer les C.R.S. ? Tu interviendras alors pour protéger tes potes révolutionnaires ou alors, au contraire, tu n’hésiteras pas à trahir ta base et à soutenir en cachette, la force répressive ? » Flo se tait. Elle attend cette fois qu’Ange lui fournisse des explications. Mais en vain. Alors, tout à coup, elle se sent excédée par ce silence : « Mais réponds-moi ! Pourquoi tu ne dis pas que j’ai raison ?
– Dis-moi d’abord tout.
– Tout ? » Flo réfléchit avant de poursuivre : « Oui, en effet, j’ai aussi découvert que tu avais d’autres contacts... avec les chercheurs, avec les milieux culturels...
– Non, non !... Ce n’est pas ce que je te demande...
– Alors, qu’est-ce que tu me demandes ?
– Je veux que tu me dises à partir de quelle intuition du départ, tu en es arrivée là. »
Flo soudain se raidit. Les propos d’Ange, cette fois, n’ont aucune équivoque. Elle comprend bien ce qu’il attend comme aveu.
– « Ça non... jamais je pourrais te le dire.
– Et pourquoi ? Tu n’as aucune raison d’avoir honte...
– C’est vraiment difficile à dire.
– Essaye quand même... »
Flo pose ses mains sur son visage. Elle sent son souffle s’accélérer :
– « J’ai peur.
– Tu dois apprendre à braver ta peur. Je te laisse le temps qu’il faut.
– C’est à cause des cours de Monsieur Sullivan... et d’autres choses... » Flo s’interrompt. Ses mains continuent de cacher son visage. Elle poursuit : « J’ai fini par croire que... » Elle hésite à nouveau, puis reprend finalement : « Je me suis mise à croire que tu étais un dieu de la Grande Rome...
– Dis lequel.
– Mars. »
Flo, cette fois, laisse tomber ses mains. Elle voit alors Ange qui se lève et se dirige vers le bureau.
– « Tu vois... ça n’était pas difficile de répondre. »
Elle remarque ensuite que le leader se penche pour ouvrir un tiroir. Celui-ci s’empare alors de fléchettes, quatre en tout.
– « Mais qu’est-ce que tu veux faire ?
– Je vais te répondre, moi aussi, mais à ma façon... » Ange retourne vers le fond de la pièce, puis il fait signe à Flo de le rejoindre. « Viens ! »
Flo, alors, traverse le local. Elle a la tête qui tourne. Elle se sent comme étourdie. Mais soudain, elle se rend compte qu’Ange exerce une pression sur son épaule, l’obligeant à se retourner vers le panneau :
« Tu arrives à lire quelque chose d’ici ? »
Flo secoue négativement la tête. Même les plus gros caractères présentent des formes incertaines. Ange prend alors la première fléchette puis, visant le grand panneau mural, il la propulse. D’un bruit sec, la pointe de fer du jouet vient alors se planter sur une affiche : « Ça, c’est le M. » Il prend alors la deuxième fléchette, la lance également. Fendant l’air, le projectile, vient alors se planter à son tour sur des feuilles du panneau : « Le A ». Alors, il poursuit en lançant la troisième fléchette : « Et voilà ensuite le R ».
Il saisit finalement le dernier projectile, mais au moment de viser interrompt son geste et se tourne vers Flo : « Si tu as un doute, tu peux aller vérifier. » De nouveau, l’étudiante traverse le local. S’approchant autant qu’elle le peut du tableau, elle rive son regard sur les lettres transpercées par les pointes de fer. La première est un M, trouée sur son axe de symétrie, la deuxième un A, atteinte en plein cœur, tout comme la troisième, le R. Et là, tout à coup, juste au-dessus de son crâne, faisant un peu de vent dans ses cheveux la dernière fléchette vient poignarder le panneau. « Et ça, c’est le S ! déclame alors Ange.
– Tu aurais dû me la planter dans le cœur ! se met aussitôt à hurler l’étudiante qui, tout en se retournant, se laisse s’effondrer sur le sol. Comment je vais pouvoir vivre maintenant en sachant cela ? Te voir, c’est mourir !
– Je n’ai pas fait cela pour que tu meures, mais pour que tu te taises, réplique Ange en s’approchant de l’étudiante.
– Mais c’est un secret insupportable. Pourquoi faudrait-il vivre dans le silence ?
– Contrairement à ce que tu peux penser, je ne règne pas. Ce ne sont pas quelques contacts administratifs qui vont pouvoir me permettre de m’imposer. Car même si je me retrouve avec un pouvoir armé, ceux que je menace peuvent toujours chercher le recours d’une force militaire étrangère. Et tu oublies encore qu’il n’y a pas que l’Armée pour s’occuper des militants ; il y a aussi la Préfecture. Le monde d’aujourd’hui est tenu en otage par des nababs qui détiennent l’essentiel des capitaux et des moyens de productions. C’est le règne des titans et non pas celui des dieux et de la justice. Et malheureusement, ces princes de la finance peuvent aussi avoir leurs soldats. Soudoyer de pauvres combattants, quand on vit dans l’opulence, ce n’est pas trop compliqué. Alors moi, pour me défendre, j’ai aussi organisé mon réseau. Voilà ! » Ange s’interrompt, prend appui contre le bureau et poursuit : « Je ne mens pas aux étudiants, même si je ne leur dis pas tout. Le seul véritable contre-pouvoir qui est possible, c’est un contre-pouvoir révolutionnaire.
– Sauf que c’est seulement de toi que dépend le pouvoir révolutionnaire. C’est toi qui décide de la limite qu’il faut atteindre et de celle qu’il ne faut pas dépasser.
– Je décide seulement de ce qui est le mieux.
– Sauf que les révolutionnaires pourraient penser que tu trahis leurs causes. Et les autres aussi d’ailleurs. Car tu pactises avec ceux qui ne veulent pas d’une révolution. Et comment c’est possible d’accepter des vérités pareilles ?
– Ce qui arrête la vérité, c’est justement, de ne pas l’accepter...
Il regarde l’étudiante : Lève-toi ! Tu t’y habitueras. On s’habitue à tout.
– Pourquoi ça m’arrive à moi ?
– Parce que tu vas travailler pour moi. C’est ton souhait, non ?
– Maintenant, je ne me sens plus capable de rien...
– Eh bien, il faudra te ressaisir. La lâcheté, c’est de l’égoïsme. Sais-tu combien d’hommes, à l’heure actuelle, sont en train de mourir dans la boue privés de tout et même de dignité ? Des hommes qui s’en vont sans jamais avoir eu le moindre souvenir de bonheur terrestre, ni amour, ni amitié, ni réussite ? Tu ne pourrais pas les compter tellement ils sont nombreux... Et c’est maintenant qu’ils meurent. Et tous les autres, qui restent... tous ceux qui sont en sursis... ceux qui sont atteints dans leurs chairs, ceux qui grattent le sol pour manger et des enfants qui ne savent même pas s’ils auront le droit de grandir... Alors ça suffit ! Au nom de ces peuples-là, de cette misère-là, tu n’as pas le droit de te lamenter sur ton propre sort... Bien sûr, tu n’as pas idée de ce que c’est qu’un pays déserté par ses dieux et où tout est néant... Mais pour ces peuples livrés au Chaos, sache qu’ici tu es au paradis et que la maison que tu habites est un palais tapissé d’or... »
Pendant qu’Ange parlait, Flo s’est approché de lui et, à présent, elle fixe son visage de ses yeux humides et luisants.
– « Je suis prête à tout pour toi. Mais j’ai aussi peur de te décevoir...
– Tu ne pourras pas me décevoir, si tu m’écoutes.
– Et en quoi je dois t’écouter ?
– Tu vas poursuivre tes études. Tu es en deuxième année. Je veux que tu en fasses encore deux autres...
– Quatre ans ! » s’exclame Flo, qui aussitôt se retourne. « Alors, je crois que je vais vite manquer de respect à tes consignes. Mes dernières notes sont catastrophiques. Je suis partie pour redoubler ma deuxième année.
– Non ! A moi, on ne m’annonce pas les défaites avant qu’elles aient lieu. Tu as encore un mois avant le début des grèves pour étudier sans relâche. Après, en raison du mouvement, les enseignants accorderont une certaine clémence.
– Mais après, je ferai quoi ? interroge Flo un peu inquiète.
– Après, tu feras le métier que tu veux faire...
– Je serai donc vraiment journaliste ! » s’exclame cette fois l’étudiante.
Ange, alors, saisit son bras :
– « Tu es destinée à devenir leur Muse. Tu sais comment elle s’appelle ? Elle est aussi la Muse de l’Éloquence.
– Non.
– Calliope.
– Calliope ? Merci... Merci pour ces encouragements, réplique Flo cette fois émue. Jamais on ne m’a dit ça. Jamais on m’a cru.
– Ce ne sont pas seulement des encouragements. Je te donnerai aussi la place que tu cherches.
– Qu’est-ce que tu dis ? Tu me donneras le poste ?
– Je ne fais pas de promesses à la légère. Mais ce n’est pas pour maintenant. Tu devras attendre deux à trois ans.
– Mais tu auras le temps d’oublier.
– Ne t’en fais pas.
– Et si jamais tu changes d’adresse ?
– Et bien dans ce cas, tu emploieras tes talents de journaliste pour me retrouver à ma nouvelle adresse. Pour cela, je te fais confiance.
– Et... je pourrai voyager ?
– Partout, dans le monde entier. »
Alors, pour la première fois, Flo ose ce qu’elle n’avait jamais osé faire jusque là. Elle se jette contre lui, colle sa tête contre son thorax et entoure sa taille de ses bras. Puis, laissant rouler de chaudes larmes sur ses joues, elle en vient à balbutier :
– « Je suis sauvée. C’est grâce à toi. Merci. Quel jour merveilleux ! »
Ange alors, dans un geste de consolation, glisse une main dans ses cheveux, mais avec retenue, comme s’il cherchait à contenir ses désirs. Enfin, en saisissant ses bras, il l’oblige à se détacher de lui.
– « Tu sais ce que je peux te proposer, maintenant. On va aller rendre une visite aux chercheurs.
– Et Germont aussi ? Il est là ?
– Oui, il est là... On y va ? Et après je te raccompagnerai, comme la dernière fois. Tu es d’accord ?
– Oui. Je suis d’accord. »
Ange a rangé les fléchettes. Il a repris sa veste et sa lampe de poche. Ils sont de nouveau dans la nuit, avec comme seul repère juste un petit rond jaune qui tremble et sautille devant eux. Cette fois, c’est Flo qui le tient par la taille. Se serrant contre lui, elle se laisse étourdir. Elle sent le mouvement de sa respiration sur ses flancs. Alors, elle ferme les yeux. Et sous ses paupières, un grand chemin plein de lumière apparaît. Cette lumière est celle d’un phare marin. Et cette ombre blanche qui marche là, c’est elle, mais elle est devenue une autre. Elle s’appelle Calliope.
Et dire que bientôt, elle aura vingt ans.
posté le 26-02-2009 à 01:25:51
CHAPITRE XXII
Alors que Flo arpente le grand hall en direction du Comité, elle entend soudainement jaillir un volcan de clameurs. Cela vient du côté des entrées principales. D’autres étudiants ont entendu, comme elle, et se ruent vers la zone d’agitations. Elle non plus ne peut résister à cet appel. Alors, elle se met à courir et plus elle s’approche et plus les clameurs s’amplifient jusqu’à former un assourdissant tonnerre. Mais une fois sur les lieux, elle ne remarque rien de particulier ; juste au cœur d’une arène de militants déchaînés, deux étudiants aux airs penauds et aux mains encombrés de tracts. Elle décide donc de tapoter sur la veste d’un témoin :
– « Que se passe-t-il ?
– Oh, rien... C’est seulement de la provoc. Ce sont deux fachos qui sont entrés dans les bâtiments de Lettres pour distribuer leurs propagandes. »
Alors, cette fois, elle comprend. Les deux indésirables s’efforcent de défendre leur cas. Leurs tracts sont innocents. Ils ne font rien de mal. Ce sont deux pauvres incompris et martyrs qui se heurtent à la brutalité et à la sauvagerie de ceux qui cherchent à les chasser.
Obliquant le regard, Flo se rend compte tout à coup qu’Ange et Titoun sont là également. Leur tranquille décontraction, qui contraste avec la rage des autres militants, les rendent presque invisibles. Adossés contre un mur, ils discutent le bout de gras avec une certaine nonchalance et se contentent simplement de surveiller la scène du coin de l’œil.
C’est finalement Pacôme et sa bande qui décident d’intervenir. De violents coups de pieds envoyés dans les piles de tracts et aussitôt, un feu d’artifice de feuilles volantes jaillit au-dessus des têtes. Les clameurs redoublent. Cette fois, les deux intrus se voient contraints de déguerpir. Des doigts se tendent contre eux et des étudiants scandent à l’unisson : « Dehors ! Dehors ! » Aussi, c’est sous une pluie assourdissante de huées et de hurlements qu’on les voit disparaître.
Puis, les étudiants se dispersent et en un rien de temps, le grand hall retrouve son calme. Aussi, peu après, seul l’immense tapis de tracts qui couvre le dallage sur des dizaines de mètres témoigne encore de l’incident qui s’est produit.
A son tour, Flo s’éloigne. Elle se dirige vers le Comité. Cette fois pour de bon. Elle s’y rend avec un objectif précis : terminer la saisie du livre. Même si elle s’arrange pour venir en même temps qu’Ange, elle a pris la bonne résolution de ne plus traîner. Elle s’installe donc aussitôt dans la salle des ordinateurs, allume la machine ; Colin, de toute façon, ne devrait pas tarder. Cependant ce n’est pas vraiment lui qu’elle attend. Elle a bien vu qu’Ange et Titoun marchaient derrière elle. D’un instant à l’autre, ils seront là. Aussi, elle a envie de profiter d’un peu de leur présence pour ce jour qui n’est pas comme les autres. Elle le sait déjà : Colin et elle, dans peu de temps, rendront l’ordinateur. De plus, Fati n’est toujours pas là.
Elle reconnaît leurs pas. Aussitôt elle quitte le local, les salue, leur propose d’aller chercher des boissons, mais ils ne souhaitent rien prendre. C’est alors que Flo entend Ange parler de l’altercation. Elle aussi, tient à donner son opinion :
– « D’accord, ce sont peut-être des fachos, mais je trouve qu’on a été dur avec eux.
– Ils le font exprès, explique Ange en posant ses prunelles sombres sur l’étudiante. En vérité, ceux de l’extrême-droite cherchent un prétexte pour nous attaquer.
– Vraiment ? Réplique Flo étonnée. Alors, il faudra faire attention.
– Oui, il faudra faire attention. »
Des bruits de pas interrompent la discussion. Puis, de la pénombre du couloir, surgit une frimousse : c’est Colin.
Flo, alors, se résigne à suivre son ami. A présent, elle fait attention de ne pas gêner ou de ne pas paraître envahissante.
Le soir venu et sous le halo de sa lampe de chambre, elle consulte avec émerveillement la longue suite des pages imprimées. Mais Colin, qui regarde lui aussi, en se penchant par-dessus son épaule, ne paraît pas aussi satisfait.
– « On a encore laissé plein de fautes...
– Trop tard, réplique Flo, on a sorti les feuilles.
– Oui, mais si on veut le faire éditer...
– Eh bien, tant pis. C’est d’ailleurs toi qui veux partir sur cette voie. Moi, je cherche surtout à faire accepter mes articles.
– Tu t’es vraiment payé ma tête ! s’emporte cette fois Colin. Alors quand on se donnait rendez-vous, c’était donc uniquement un prétexte pour que tu puisses revoir Ange ! Mais moi, si j’ai continué, c’était pour que tu t’en occupes après !
– Désolée, je croyais vraiment que tu étais motivé pour t’en occuper jusqu’au bout.» réplique Flo qui ne se sent soudainement pas très fière. « Alors, qu’est-ce qu’on va en faire ? Maintenant, ça serait du gâchis de tout jeter à la poubelle. »
Embarrassée, elle laisse tomber son regard sur la page du titre :
« Tant pis. On le garde. Ça nous fera un souvenir.
– Dans ce cas, propose Colin, autant le confier aux générations futures. Tu n’as qu’à l’enterrer au fond de ton jardin. Comme ça, tu donneras du boulot aux archéologues de demain. »
La main de Flo, tout à coup, s’agrippe au bras de son ami :
– « Colin ! Tu es génial ! Je sais où on peut la mettre notre histoire. » Elle libère un éclat de rire de soulagement : « N’essaye pas de trouver... tu ne devineras jamais ! C’est quand je suis allée avec Ange dans le Centre de recherche que moi-même, j’ai pu savoir. Là, j’ai appris qu’ils cherchaient à récolter toutes sortes de documents et tu sais pourquoi ?
– Pour des archives, je suppose.
– Oui, mais ces archives, elles ne vont pas n’importe où, Monsieur. Elles vont dans un satellite qui sera envoyé dans l’espace.
– Quoi !
– Je te jure que c’est vrai. Tu n’auras qu’à demander à Ange ou à Germont. Le satellite, il restera dix mille ans dans l’espace avant de retomber sur terre et comme ça, c’est toute la mémoire d’un patrimoine qui pourra être conservée pour les générations futures.
– Non mais tu ne t’imagines franchement pas que notre petite histoire de rien du tout, elle va pouvoir faire partie de la mémoire du patrimoine, raille Colin.
– Mais, je te dis qu’ils cherchent eux-mêmes des documents... Et ils ont beaucoup de place... Ils peuvent collecter des kilomètres et des kilomètres de données... »
Colin, cette fois, libère un éclat de rire :
– « Non mais tu te rends compte, qu’on va aussi envoyer nos fautes d’orthographe dans les étoiles ! »
Flo, alors tourne un regard malicieux vers son ami :
– « On essaye ça ?
– Je veux bien, répond Colin en enfonçant ses mains dans ses poches. Si tu es vraiment certaine qu’il y a une possibilité... »
Quand Flo a voulu retourner au Comité pour faire part de son dernier projet à Ange, elle a tout de suite compris que cette fois-ci, elle ne pourrait pas lui parler personnellement. Dès son arrivée, un détail inhabituel retient son attention : la porte du Comité est fermée. Alors, se hasardant à l’ouvrir, elle surprend Ange en présence de Zhou, de Clio et de Philippe, lesquels chuchotent entre eux, penchés au-dessus des tables du milieu.
– « Non, désolé, on ne peut pas te laisser rentrer », déclare aussitôt Philippe, un bras tendu en signe de refus.
Mais Ange intervient aussitôt :
– « Laisse-la. C’est bon.
– Mais elle ne fait même pas partie du Comité, réplique Philippe.
– Je te dis qu’elle peut rester », insiste Ange. Puis son regard se lève vers Flo. « Tu es une pro, n’est-ce pas ? Tu ne diras rien...
– Évidemment ! De toute façon, j’ai l’habitude, n’est-ce pas ? », répond ironiquement l’étudiante.
Alors, de nouveau, les quatre têtes se penchent. Intriguée, Flo s’avance, mais seulement un peu, afin de capter des bribes de paroles capables de la renseigner sur la raison de ce secret. Elle finit par comprendre : le sujet concerne le choix du lieu pour le déclenchement du mouvement. Ange hésite. Il opte finalement pour deux Universités de province situées à l’Ouest, mais il veut connaître l’avis de Zhou. Ce dernier acquiesce : il trouve le choix du leader judicieux et le considère même conforme à la philosophie Chinoise puisque celle-ci recommanderait une progression du mouvement d’Ouest en Est, c’est à dire du Yang qui est l’énergie combative et progressive vers le Yin qui est la beauté et la tradition. Les théories de Zhou provoquent aussitôt les sourires de Philippe et de Flo, néanmoins, eux-mêmes approuvent l’option du leader, car les deux universités choisies sont très dynamiques et ce sont les plus avant-gardistes.
Ange, cependant, en vient au traitement d’une autre question ; celle des vacances, car ce sont des périodes susceptibles de provoquer une démobilisation et donc, elles représentent un risque. Mais au même moment, le battant de la porte d’entrée s’ouvre en grand et Fati et Titoun jaillissent dans le local. Fati échange un regard entendu avec Titoun, puis elle avance vers Ange et se positionne face à lui, dans une posture qui sent le reproche.
– « Dis-moi, par hasard, tu n’as pas eu un coup de fil du président ? »
Ange ne répond pas. Il arrondit un peu les épaules, regarde ailleurs. Il paraît agacé par la question.
– « Qu’est-ce qu’il voulait le président ? interroge Clio, intriguée.
– Il nous demandait une autorisation, explique Fati. Il fallait faire entrer des flics pour qu’ils viennent arrêter des hackers et pas n’importe lesquels, ceux-là sont des concepteurs de virus informatiques. » De nouveau, elle regarde Ange : « Je peux au moins savoir ce que tu as répondu au président.
– Qu’ils viennent les chercher l’année prochaine. »
Malgré les rires que le leader provoque, Fati et Titoun ne se décontenancent pas.
– « Tu aurais pu au moins nous demander notre avis, laisse remarquer Titoun.
– Ah... mais par rapport à ça, c’est le droit de veto, qui compte.
– Le droit de veto, c’est un droit et donc il ne s’exerce pas en cachette.
– Oui, eh bien, de toute façon, ce n’est même pas moi que ça regarde. Ce que je sais, c’est que nous sommes déjà dans la période des mouvements et que nous ne pouvons plus faire rentrer des gens de l’extérieur sans risquer de provoquer un chahut. Alors je ne vais pas raconter au président que sa demande m’enchante et si ça ne lui convient pas, il peut toujours voir ça avec notre service d’ordre.
– Il a raison, soutient Clio. Si le président nous demande notre avis, on ne va pas lui répondre que ça nous arrange.
– Oh, mais tu crois que c’est la vraie explication qu’il nous donne, réplique Fati. Tu ne le connais pas ! » Elle se tourne vers Ange : « Les étudiants sont-ils idiots au point de ne pas comprendre l’intérêt d’arrêter des pirates qui passent leur temps à bousiller des programmes informatiques, y compris les nôtres, au passage ?
– A ce sujet, les avis sont partagés, corrige Ange.
– OK, ils sont partagés. Alors, tu peux me dire maintenant, quel est l’autre avis, qui n’est pas celui que je viens de donner. »
Ange, cette fois, marque une pause. Ses yeux sombres paraissent inspecter les visages voisins, mais en vérité, il réfléchit.
– « Ce sont des génies. Voilà l’autre avis, finit-il par avouer.
– Des génies qui savent génialement casser les pieds de tout le monde, précise Fati.
– Peut-être, mais avec presque rien comme moyens, ils réussissent à s’infiltrer dans des forteresses de l’économie et ils parviennent à paralyser un système...
– Je te signale que tes petits génies, ils ne s’occupent pas vraiment d’agir pour la défense des intérêts supérieurs, interrompt Titoun.
– C’est possible, reconnaît Ange, mais on peut remédier à ça.
– Et voilà ! c’est bien ce que j’avais compris... » s’exclame Fati. De nouveau, elle pose sur Ange ses prunelles sombres. « Et tu voulais faire comment pour remédier à ça ?
– Ça, ça me regarde...
– Mais dis-le ! s’impatiente Fati. Tu voulais qu’ils travaillent pour le Comité. C’est bien ça ?
– Mais non, je n’aurais pas compromis le Comité ! J’en aurais fait une affaire personnelle ! Et puis, à quoi ça sert ces histoires... De toute façon, je n’allais pas les utiliser pour le mouvement. »
Fati se rassoit. Elle paraît soudain rassurée :
– « Si ça reste vraiment une affaire personnelle et que tu veux essayer de les repêcher... Vu sous cet angle-là...
– Tu sais que tu peux me faire confiance, quand même...
– Oui, mais alors dans ce cas, ne me cache pas tes intentions, sinon je vais douter bien sûr... »
Ce matin, Flo n’a pas oublié de retourner la page du calendrier. Mars !
Elle a l’impression d’avoir effectué le geste d’un rituel. Dès lors, le mot magique va produire son effet. Durant 31 jours, tout subira l’effet de ce nom.
Juste pour ce jour, elle aimerait revoir Ange, lui parler. Mais c’est fini, elle n’a plus le moindre prétexte pour se rendre au Comité. Alors, il ne reste plus que cette solution : attendre l’heure du repas.
Cependant, même au cours de la pause déjeuner, les leaders paraissent pressés. Pour être plus tranquilles, ils se sont installés dans la salle voisine de la cafétéria, là où pour la première fois, elle avait pu parler seule avec Ange. La porte est restée ouverte et elle les aperçoit qui se servent en hâte. Vient le moment de la boisson chaude et Fati se prépare alors son café personnel.
Cette fois, ils paraissent moins pressés. La tasse à hauteur des lèvres, ils sirotent leur boisson tout en échangeant des bribes de discussions. De là où elle est, Flo ne peut rien entendre et elle sait que l’accès à cette pièce lui est interdite... Néanmoins, à la lumière de leurs regards, elle devine le reflet d’une entente complice et fraternelle, et a même l’impression de capter une part du contenu de leurs propos. ‘En fin de compte, songe l’étudiante, il faut être révolté pour être heureux.’ Car elle connaît aussi des tas de gens qui acceptent sans rechigner les travers de la société et ceux-là, pourtant, sont aigris.
Ainsi embarquée dans ses rêveries, Flo ne s’étonne pas lorsqu’elle voit Ange se lever, soudainement, puis se maintenir dans une attitude vigilante. Mais le leader, ensuite, sort de la salle et traverse la cafétéria pour s’arrêter à sa porte et épier les bruits du hall. Puis, d’autres militants le rejoignent. C’est seulement à cet instant que Flo songe à s’intéresser aux raisons de cette agitation. Et là, soudain, elle a un sursaut d’inquiétude. En effet, malgré le brouhaha ambiant et la chanson d’amour pleurant à la radio, elle a perçu un lointain tumulte, mais les cris sont à peine audibles, à peine identifiables. Cependant, dans la cafétéria, un soudain vent de frayeur a transformé l’atmosphère. Puis, du fond du hall, jaillit un cri d’alerte :
– « Ils sont là ! Ils attaquent !
– Combien ? hurle Ange
– On sait pas ! Des dizaines ! Ils ont des battes de base-ball et des poings américains. Pour l’instant les vigiles essayent de les refouler. »
Cette fois, l’atmosphère est tendue, électrique ; l’Université a beau être habituée aux attaques de l’extrême-droite, on ne peut s’empêcher d’imaginer les pires hypothèses comme celle d’être piégé, de prendre des coups et même que tout bascule dans l’horreur et la tragédie... Cependant, en réaction aux appels d’alerte, des étudiants sautent de leur table et se ruent dans le hall.
– « N’y allez pas ! hurle aussitôt Ange. On va les attendre ici. Allez chercher des tables qu’on leur barre la route ! »
La suite est une indescriptible agitation. Des militants tambourinent aux portes des salles voisines pour y chercher des tables et du renfort. Un amphi est évacué et un raz-de-marée étudiant vient alors envahir la cafétéria. Des vigiles agités, lancent dans leurs talkies-walkies des ordres de fermetures de portes. Un rideau de fer s’abat sur le bar de la cafétéria. La radio s’éteint. Des clefs cliquettent dans des serrures. L’installation des tables dans le hall provoque un nouveau charivari. Des chaises, des caisses et des poubelles viennent alors renforcer les barricades. C’est alors que Flo repère des visages familiers ; ceux de la bande de Pacôme ainsi que Benoît et ses camarades... Ils paraissent dépités et en colère :
– « On attendait du renfort. Qu’est-ce vous foutez ! grogne Pacôme.
– On va les cueillir ici, réplique Ange. Planquez-vous ! »
Alors les porteurs de l’étoile rouge et ceux de l’étoile noire, s’engouffrent à leur tour dans la cafétéria qui n’a jamais été aussi bondée. D’autres, cependant, accompagnés de Titoun, partent se cacher en face, dans l’L d’un couloir.
Subjuguée par ce spectacle inattendu qui en un rien de temps a transformé le décor familier et tranquille de sa fac, Flo ne s’est même pas aperçue d’une présence nouvelle, assise à sa table. Regardant de nouveau face à elle, c’est alors qu’elle la remarque : Fati.
Toutes deux s’échangent un sourire. Cependant, l’étudiante ne parvient à détacher son regard du visage si gracieux de cette femme. Elle ne peut non plus s’empêcher de l’envier. Elle est celle à qui Ange a donné son cœur. Elle a pu goûter à ses caresses, à ses baisers, à ses étreintes, à son amour...
– « Tu n’as pas peur pour lui ? » finit-elle par demander pour ne pas embarrasser avec son silence.
– Maintenant, je suis habituée. Et je sais qu’il ne risque pas grand chose. »
Pourtant, Fati ne cesse de fixer la silhouette hiératique du leader qui reste à garder l’entrée de la cafétéria. Un instant, Ange tourne la tête et leurs deux regards se rencontrent et paraissent s’aimer en secret. Celui-ci décide d’ailleurs de quitter un instant son poste d’observation pour s’approcher de sa bien-aimée. Mais sa question est cependant sans rapport avec leur liaison :
– « Tu as bien pensé à fermer à clef la porte du local ?
– Oui, bien sûr. » De nouveau, Fati fait plonger son regard dans celui d’Ange : « Tu fais attention. Ils ont quand même des poings américains.
– Moi, j’ai des poings corses », répond Ange avec un brin de fierté dans la voix. Il esquisse un sourire, jette un rapide regard vers Flo, puis regagne son poste.
– « Tu ne l’as jamais vu se battre ? interroge Fati en se penchant.
– Non.
– Il est superbe. Mais ne va pas lui répéter. »
Nouveau silence, mais Flo a encore une question : « C’est quoi des poings américains ?
– C’est... comment dire... en fer, avec des pointes. On glisse les doigts dedans et quand on cogne, il y a les pointes qui rentrent dans la peau. C’est redoutable... »
Fati s’interrompt. Cette fois, la horde n’est plus très loin. On entend leurs cris rauques, leurs bottes, les graillons de leurs chants nazis... Les vacarmes de cette émulation sauvage jette à nouveau un frisson d’inquiétude dans toute la salle. Sous l’effet de cette tension, s’élève alors un brouhaha agité, mais une injonction soudaine vient l’interrompre :
– « Silence ! »
C’est Ange, qui vient de parler. Celui-ci est cette fois plaqué contre le mur. Par moment il avance un peu la tête, mais avec prudence. Finalement, il quitte la salle et se tapit derrière une des tables qui barrent le grand hall. A leur tour, les autres militants se collent contre le mur pour se préparer à intervenir.
Alors, Fati adresse un signe à Flo :
– « Viens ! on va s’approcher. »
Elles parviennent à se dissimuler derrière un battant de porte et, par les interstices, elles aperçoivent alors la scène. Cette fois, Flo sent l’angoisse l’envahir. La bande des assaillants est si importante qu’elle couvre toute la largeur du hall. Leur physionomie est tout aussi terrifiante. Ce sont d’ignobles masses de viandes molles, suant la haine et présentant sous des crânes casqués, des regards creux de moribonds. Certains dressent fièrement comme des bannières, des battes de base-ball. Face à eux, des militants les lapident d’objets divers : livres, canettes, stylos... mais ils sont peu nombreux et doivent reculer au fur et à mesure de leur avancée.
En apercevant les tables, la meute laisse entendre un ricanement moqueur : ce n’est certainement pas ce genre de barricade qui va les empêcher d’avancer. Mais alors qu’ils s’approchent pour renverser l’obstacle, Ange, à la vitesse de l’éclair, grimpe sur une des tables, frappe un visage d’un coup de pied et à un autre, assène un violent direct. Les coups sont si forts qu’un seul à chaque fois a suffi à mettre les deux attaquants K.O..
Pour les autres, le signal est donné. Alors de chaque côté du grand hall, surgissent les hordes de militants qui, en poussant de tonitruants cris de guerre, chargent sur leurs ennemis. Voyant cela, Fati et Flo ne résistent pas à la tentation de quitter leur cachette pour s’approcher.
Pris au dépourvus, les assaillants ont cessé leurs ricanements et, dans des grognements, reculent de quelques pas. Pour eux, ce n’est que partie remise. Ils choisissent alors de resserrer leurs rangs et, bras dessus, bras dessous, ils se préparent ainsi à faire le forcing. La longue ligne qu’ils forment paraît en effet impressionnante : on y verrait bien la dangerosité de l’ancien mur de Berlin combiné à la longueur de la muraille de Chine et à la résistance du mur d’Hadrien. Mais Ange y a décelé un point faible ; sautant de la table, il s’approche et soudain, dépliant son pied vers l’avant, il en atteint un aux parties, puis un autre... un jeu d’enfant car aucun d’eux ne peut plus se servir de ses bras. Alors, dans des fous rires, les autres militants prennent modèle sur lui et Titoun lui aussi vient le rejoindre pour l’aider à accélérer le démantèlement du mur. Celui-ci ne tarde à se faire, car déjà chaque blessé a besoin de dégager ses bras dans l’urgence pour apaiser l’insupportable douleur du coup si mal placé – selon leur point de vue.
Cependant, pour ces enragés, pas question de baisser les bras – ce qu’ils ont pourtant réellement fait – par rapport à une situation si humiliante. Cette fois, ils décident de se battre de manière isolée. L’un d’eux, un molosse, choisit alors de s’avancer vers Titoun, mais ce dernier, qui ne se sent pas de taille à rivaliser, recule aussitôt tout en se protégeant l’entrejambe, simple réflexe préventif au cas où son adversaire serait un adepte de la loi du talion. Cependant, Ange intervient et fauchant une jambe du molosse d’un mouvement du pied, il le déséquilibre et le fait descendre en grand écart, tel une danseuse en tutu, la souplesse et la grâce en moins, les poils sur les jambes en plus.
Ange, cependant, doit effectuer un rapide volte-face, car cette fois, ils sont plusieurs à le chercher, trois en tout. A Titoun, qui a rejoint la barrière de tables, il demande alors de lui envoyer une chaise. Sitôt dit, sitôt fait. Ange s’empare alors du siège comme d’un bouclier. Cependant, cette fois, les trois attaquants cherchent à l’encercler et il lui faut donc tourner sans cesse, dans un sens et dans l’autre et parfois, charger en brandissant la chaise comme un javelot.
Pendant ce temps, les militants se battent eux aussi, assénant autant qu’ils peuvent des coups de pieds et de poings et formant ainsi, un vrai mur de résistance. Parmi eux, non seulement aperçoit-on la bande de Pacôme et Benoît avec ses camarades, mais aussi ceux du Comité : Jeff, Philippe, Fabrice, Chris, Zhou et même deux filles : la grande Flo et Sylvie. Il y a aussi ceux de l’UNEF, une quinzaine environ et pour le reste, des inconnus, sans doute non syndiqués, mais néanmoins combatifs et impliqués dans cet enjeu de résistance.
En reculant, Titoun a culbuté sur une des poubelles servant de barricade. Mais alors, il s’est rendu compte que celle-ci détient un véritable trésor de guerre : elle est presque entièrement remplie de canettes et de bouteilles. Alors, s’emparant de quelques munitions, il repart au front et lapide la meute.
Mais au même moment, alors qu’il est presque encerclé, Ange assène un violent coup de chaise à l’un des assaillants, faisant ainsi voler en éclat son support en bois. Puis, saisissant avec fermeté l’armature métallique, il enfonce celle-ci dans les côtes de ses deux adversaires restants, parvenant ainsi à les renverser. Ensuite, sans s’accorder la moindre pause, il se dirige vers un autre attaquant, celui-ci muni de poings américains. Il s’approche avec une attitude féline, mais pas trop près pour ne pas prendre de coups. Son adversaire paraît vouloir se jeter sur lui, mais il parvient à le repousser avec le pied. Puis, profitant d’une demi-seconde d’inattention, Ange vient le saisir sur le côté et, posant une main sur sa nuque, il le renverse vers l’avant. Cependant son rival trouve le moyen de s’agripper et Ange bascule en même temps. Mais une fois à terre, le leader parvient à grimper sur le dos de son adversaire et à le plaquer au sol. Alors, saisissant un des bras de sa nouvelle monture, il le retourne. Cette fois, il peut déshabiller la main de l’arme en fer qu’il décide aussitôt de récupérer, mais au lieu de la mettre à ses doigts, il la confie à Jeff.
De nouveau, il est debout, prêt au combat, cependant avant tout il doit concentrer son attention. Une des grosses brutes qui lui fait face, a eu néanmoins la finesse d’esprit de récupérer les projectiles sur le sol, pour un retour vers l’envoyeur. Ange, cette fois, use de ses pouvoirs. Il s’efforce de contrôler les projectiles afin de les faire dévier de leurs trajectoires. Le résultat est alors si spectaculaire que l’auteur de ces projections d’objets passe pour un parfait clown maladroit.
Ceux qui détiennent les battes de base-ball ne sont pas les plus courageux, car ils restent au fond et semblent attendre d’être menacés pour s’engager dans le combat. Cependant, l’idée d’avoir à se frotter à Ange, paraît soudainement les faire saliver d’envie. L’un d’eux s’approche et agite sa massue improvisée au-dessus de la tête du leader, ce qui a pour premier avantage de l’éventer. Il cherche ensuite à le frapper, mais Ange esquive et parvient à saisir l’extrémité de la batte. Son rival continue cependant de tenir l’autre extrémité, mais en faisant tourner le morceau de bois sur lui-même, comme une roue, Ange force son adversaire à lâcher prise. Désarmé, l’attaquant n’est plus tout à fait aussi sûr de sa supériorité. Alors, il effectue un imprudent demi-tour, si bien qu’Ange voit s’offrir à lui une occasion bien trop tentante. Saisissant la batte à pleines mains, il vise alors la partie la plus charnue et assène ainsi au déserteur de violents coups de gourdins aux fesses, ce qui ne manque pas de déclencher un raz-de-marée de rires dans le clan allié.
En revanche, les enragés de la junte fasciste n’apprécient pas du tout ce genre de plaisanteries d’autant plus qu’ils se rendent compte qu’ils n’auront bientôt plus d’autres choix que le repli. Aussi, une dernière fois, ils cherchent à marquer le coup et d’ailleurs ils savent comment atteindre leurs rivaux : cela commence donc par des vociférations racistes accompagnées de chants nazis. Mais l’un d’eux a reconnu Fati et on l’entend japper :
– « Eh ! Fati ! On vient te chercher pour te vendre à des dégénérés de ta race. Et on va d’abord t’essayer pour savoir combien tu vaux de chameaux.»
S’en suit un rire vulgaire. La stupeur est alors telle qu’elle provoque un moment d’immobilisme. Les propos ont choqué tout le clan et ceci d’autant plus qu’ils s’adressent à Fati, laquelle est pourtant la plus volontaire pour dialoguer avec les extrémistes. Fati, elle-même, reçoit mal ces insultes vulgaires tant elle paraissent injustes. Cependant, avec une soudaine anxiété, elle se prépare déjà à ce qui va se passer. Elle sait qu’Ange ne va pas rester sans réagir.
Tout d’abord, le bruit d’un objet heurtant violemment le dallage retient l’attention de tous. C’est Ange qui vient de jeter derrière lui la batte de base-ball. Celui-ci a repéré l’auteur des insultes et son regard ne lâche plus prise. Alors, il s’approche, accélère peu à peu le pas, puis tout à coup il se rue, fend la masse de ses adversaires, bondit sur sa cible comme un fauve sur sa proie, le jette à terre. Tombant sur le ventre de son ennemi, le neutralisant ainsi, il le frappe alors avec une force inouïe, le cogne au visage, le martèle aux épaules et au ventre. Le sang gicle et la victime ne tarde à faire entendre des gémissements plaintifs, mais Ange, malgré tout continue à enfoncer ses poings sur le corps du captif. Cette fois, c’est l’effroi. Ange a semé la panique non seulement parmi les adversaires, mais aussi parmi ceux de son propre camp.
– « Arrête ! Arrête ! » hurle soudainement Fati en se précipitant sur lui pour se cramponner à son bras.
Ange a finalement stoppé ses coups, mais il reste à califourchon sur sa victime et ne paraît pas décidé à la laisser.
Mais soudain, des cris. Ange se relève et d’un mouvement brusque, force Fati à se ranger derrière lui. En face, un des extrémistes pointe une arme dans sa direction.
– « C’est un faux ! » lance Ange à celui qui le menace.
Puis, d’un bond, il frappe de son pied la main de son adversaire et libère l’arme qui sous l’effet du coup, part dans les airs.
Cette fois saisi de panique, l’adversaire prend la fuite. Mais aussitôt après le reste de la troupe se donne pour consigne de déguerpir. Tous alors rebroussent chemin dans une bruyante cavalcade et se trouvent talonnés par une bonne partie des militants qui ont décidé de les poursuivre.
Ange, cependant, ne s’occupe déjà plus d’eux. Revenant sur ses pas, il prend son portable et compose le numéro des urgences. Autour de l’adversaire blessé, resté à terre, un arc de cercle de visages muets s’est formé. Les derniers détails confiés, Ange raccroche. Puis il s’approche de la victime et sent alors peser sur ses épaules la multitude des regards silencieux. Il est vrai, tous ne sont pas hostiles ; il y a des regards stupéfaits, d’autres simplement intrigués, mais combien d’autres encore, chargés de reproches ? Aussi, une fois de plus, il a l’impression qu’on ne l’a pas compris et qu’on en veut à sa naissance, à sa nature, à sa différence...
Malgré tout, il se penche pour examiner l’état du blessé et demande à des volontaires de le stimuler pour l’empêcher de dormir. Puis, il se dirige vers les instances administratives. Il part seul, sans dire un mot. Il sait bien qu’à certains instants, il vaut mieux se taire et disparaître.
Flo, quant à elle, qui n’a été qu’un simple témoin de la scène, se sent tout à coup aussi passive qu’une potiche de salon. Cependant, elle s’interroge. Elle se demande où doivent être les limites quand il s’agit de se défendre et quel peut être le bon comportement dans de pareilles circonstances. C’est alors qu’elle échoue sur une question plus philosophique que journalistique : comment peut-on être certain de la parfaite nocivité de nos ennemis puisque nous sommes nous-mêmes les ennemis de nos ennemis ? Cette question a de quoi provoquer un fichu mal de tête. D’ailleurs, elle n’est pas vraiment sûre de pouvoir y répondre. Elle est cependant sûre d’une chose : Ange ne s’est pas laissé entraîner dans une violence aveugle qui aurait pu conduire à la mort. Mais encore une fois, on va vouloir se fier à des apparences. Comme si l’image même de la violence servait de prétexte pour les jugements hâtifs et superficiels...
Immédiatement convoqué par le Conseil de discipline, Ange doit alors s’expliquer sur ce qui lui est reproché, à savoir de s’être acharné sur la victime alors qu’elle était déjà à terre et sévèrement blessée.
Ange répond alors qu’il n’a voulu en aucun cas porter atteinte à la vie de cet extrémiste et que ses jours n’ont pas été mis en danger étant donné sa robustesse. En revanche, il reconnaît son intention d’avoir voulu lui faire mal. Outre le préjudice et la menace des attaquants, il y a aussi le fait que ceux-ci se complaisent à recevoir des coups. Leur perversion est telle qu’ils vont chercher à se frotter aux plus durs de leurs adversaires, simplement pour tirer une plus grande jouissance des coups qu’ils pourront recevoir.
Dubitatif sur ce genre de version, le Conseil convoque alors Fati, Titoun et encore d’autres militants témoins. Mais tous, pratiquement, ont soutenu le leader. Les fascistes étaient vraiment très nombreux et malgré l’illégalité de leur corporation qui n’avait pas obéi aux ordres de dissolution de la justice, ils continuaient à essaimer leur violence, laquelle n’était pas exempte du pire. Ils étaient donc une réelle menace. De plus, après être parvenus à franchir le cordon des vigiles, ils pensaient pouvoir faire le siège de l’Université. Alors pétris de vanité, ils se croyaient invincibles et capables de tout. Il était donc difficile d’imaginer un autre dénouement, car il fallait vraiment leur faire peur pour les refroidir.
A ces convocations, le Conseil décide donc de ne pas donner de suites. Inutile de se compliquer avec de nouvelles formalités administratives et de dépenser les deniers de l’Etat quand il y a des arrangements plus simples qui aboutissent à des résultats similaires.
Mieux vaut donc laisser les personnes impliquées se débrouiller entre elles. Ainsi, on peut d’un côté passer l’éponge sur les préjudices liés à la violation des lieux, aux propos racistes et à la détention d’une arme factice, tandis que dans la partie adverse, on veillera à ne demander aucun dommage en ce qui concerne les frais d’hospitalisation et de rééducation.
Trois semaines plus tard, l’affaire est déjà comme oubliée.
C’est le 21. En ce jour d’apogée, tout semble inspirer un renouveau. Après les incessantes giboulées de Mars, qui portent bien leur nom – étant donné la mitraille répétée des pluies de grêlons – le soleil consent tout de même à cesser ses disparitions capricieuses. Alors, ouvrant l’éventail de ses pâles rayons, il vient répandre dans l’air une chaleur nouvelle.
Sous son effet, tout le paysage paraît se transformer. Les colères du vent s’apaisent, le sol s’amollit et soudain, sur les branches sombres des arbres, des pustules de verdure surgissent par myriades et donnent l’illusion d’un paysage dessiné en pointillés. Puis, ce sont des fontaines de teintes multiples qui jaillissent et les fleurs, ambassadrices de la Beauté, ouvrent alors leurs corolles éclatantes. Aussi, à chaque coin de rue et dans chaque jardin, succèdent des explosions de blanc, de rose, de jaune ou de mauve. C’est alors un interminable ballet de coloris joyeux et de parfums, salué par les vols en boucle des hirondelles et tout cela provoque une ivresse soudaine, un éveil de la sève des désirs... un délicieux tournis de jeunesse.
– « C’est le printemps ! » s’exclame Flo, qui a envie d’applaudir le spectacle.
Mais il faut penser retourner à la fac.
Cependant, en fin de matinée, un événement vient soudainement bouleverser l’emploi du temps. Celui-ci a lieu en amphithéâtre, durant le cours de journalisme de Madame Grandvilliers. Déjà, à son commencement, Chris s’était levé du banc et avait demandé à la professeur l’autorisation d’intervenir quelques minutes. L’ayant reçue, il avait alors entamé un petit speech, bref et concis, concernant la situation déplorable du diplômé que l’on exploite et que l’on infantilise. Puis, il avait abordé les points litigieux des derniers projets de lois en vue et invita alors les étudiants à se solidariser autour de ces questions graves et ceci afin que la multitude des implications individuelles puissent donner naissance à un vaste printemps contestataire inter-universitaire.
Puis Chris, après avoir remercié la professeur, s’était rassis et Madame Grandvilliers avait commencé son cours.
Mais alors qu’elle en est à traiter une leçon sur les droits du journalisme, on entend le grand hall s’animer d’une agitation soudaine et à son brouhaha, on comprend qu’il y a du monde. C’est comme un déluge d’étudiants qui se serait déversé sur toute sa longueur. Ce torrent vivant est alors animé par des rythmes ; rythmes de mains qui frappent, de pieds qui tapent sur le sol et de paroles scandées qui rebondissent plus loin, comme si ce lieu devenait tout à coup porteur d’un écho.
Des volontaires se lèvent donc pour aller fermer les portes de l’amphi. Précaution inutile ; l’instant d’après, elles sont à nouveau ouvertes, comme si elles n’avaient pu résister à la pression de ce trop-plein d’agitation. Et c’est alors que des silhouettes surgissent puis avancent, entraînant derrière elles un débordement, une longue fanfare estudiantine qui déboule en cascade dans les allées. Ceux de tête, qui se dirigent vers la tribune, ne tardent à énoncer quelques paroles d’excuse pour cette intrusion qui interrompt le cours. Puis ils demandent à la professeur l’autorisation de se servir du micro, et peu après, madame Grandvilliers recule sa chaise pour les laisser prendre place.
Flo reconnaît les leaders des grands syndicats. Tous semblent être là. Puis, parmi eux, elle finit par remarquer la chevelure claire de Titoun. Mais aucune présence d’Ange.
– « Nous sommes désolés d’interrompre les cours, déclame une voix, mais en ce moment il se produit quelque chose d’inouï. En réaction à la conjoncture actuelle et à un système qui a décidé de sacrifier le potentiel de ses jeunes, dans deux Universités de province, des étudiants ont décidé d’interrompre leurs cours. Les deux Universités sont en grève ! » Des applaudissements se mettent alors à crépiter dans la salle. « Nous vous demandons alors de les soutenir. Cet appel est général. Il est lancé par l’ensemble des organisations universitaires. Je laisse maintenant le micro à un porte-parole du Comité. »
Alors, cette fois, c’est Titoun qui prend place :
– « Ne vous méprenez pas sur cette manière un peu brutale d’intervenir. Croyez-nous, nous sommes nous-mêmes très respectueux du droit et du travail de chacun et si nous sommes là, c’est avec cette certitude qu’il n’existe pas de solutions plus justes, car en effet, il est plus juste de vous encourager à réagir, que de vous vanter vos engagements actuels alors qu’ils n’ont pas d’avenir. On ne doit pas s’engager dans un avenir de manière passive et les yeux fermés ; aussi mieux vaut rejoindre le mouvement qui offre au moins un accès à une expression libre.
» En province, deux Universités sont déjà en grève. Ici, cinq amphithéâtres ont été évacués. Ces réactions sont les symptômes d’une colère qui ne peut plus être contenue. Mais ils sont aussi l’étincelle qui permet enfin de raviver nos espoirs. Continuons ainsi et nous deviendrons des partenaires indispensables avec lesquels les plus fermés de nos dirigeants devront négocier. Ce jour, comme il vous a été dit... ce jour est inouï. Nous vous demandons alors de nous rejoindre. Nous lançons de manière unitaire, syndiqués et non syndiqués, un appel à la grève générale. Maintenant, c’est à vous de décider. Merci. »
Titoun, alors, rend le micro à Madame Grandvilliers qui, après avoir esquissé un sourire, intervient à son tour :
– « Vous avez entendu. C’est à vous de décider. Que chacun agisse selon sa propre conscience. Que ceux qui soutiennent la mobilisation se mettent debout. »
Chris alors, se lève, puis d’autres et Flo se joint à eux. Et tour à tour, sous les applaudissements et les clameurs des occupants, de nouveaux étudiants quittent leur banc pour se tenir droit devant leur table. Arrive alors le moment, où ceux qui se sont levés parviennent à s’imposer avec évidence.
– « Les cours sont interrompus » déclare alors madame Grandvilliers.
En écho à cette annonce, c’est alors un assourdissant rugissement de clameurs qui s’élève et explose. Et dans cet air qui vibre, une délicieuse sensation qui s’éveille; c’est une impression de bravoure soudaine, qui enivre un peu et sent bon le printemps. Elle est alors stimulée par une soif de liberté, qui prend aux tripes. Le cœur lui aussi réagit ; il bat plus vite et plus fort. Il y a donc bien, en chaque âme, un sentiment de révolte que l’on piétine. Et il suffit, comme ce jour-ci, d’ouvrir la cage de ses rêves enfouis, pour le voir soudain éclore et s’épanouir, comme une fleur printanière.
posté le 26-02-2009 à 01:29:49
CHAPITRE XXIII
Ballottée au milieu de la cohue, Flo tente autant qu’elle peut d’avancer. Mais plus elle s’approche de la voûte de l’entrée et plus elle sent la foule s’opacifier. Cependant, elle ne veut pas renoncer. S’enliser là, à quelques mètres d’une vue en plongée sur la tribune, ce serait vraiment trop bête.
Sans le soutien de Fati, Ange n’aurait probablement jamais pu être accepté par la Coordination intersyndicale. Mais celui-ci, du coup, en avait profité pour dénoncer le manque d’autonomie des grands syndicats. Ses accusations ne furent pas sans conséquences. Peu après, une mésentente interne obligeait la principale organisation à se scinder en deux tendances distinctes, ce qui fut une aubaine pour le Comité, lequel se retrouva alors à la tête de la Coordination Nationale.
Cependant, afin de ne pas susciter de reproches et éveiller des colères, Ange et Fati s’étaient effacés quelques temps de la scène médiatique. Ils étaient réapparus seulement après une grève quasi générale des Universités du pays. C’était juste à temps pour donner une nouvelle ampleur au mouvement, mais trop tard cependant pour remettre en cause les certitudes formées par l’opinion. Aux yeux de tous, c’était Titoun qui avait fait partir le mouvement, aussi, au Comité, on disait en chuchotant que Titoun avait volé à Ange, sa victoire. Cette situation était cependant la seule qui permettait à Ange de s’afficher. Perçu comme un fidèle bras droit, il ne faisait plus peur. Associé à Titoun, on trouvait même qu’il le complétait bien. Alors que Titoun avait pour habitude de tout tourner à la dérision et à la boutade, Ange, lui, conférait au mouvement une gravité et un sérieux qui rendait compte de l’importance de son enjeu. Quant à Fati, elle était devenue une sorte d’ambassadrice. Pour tous ceux qui étaient dans le collimateur des grévistes et les autres qui ne comprenaient pas pourquoi on allait se fâcher dans une rue, le discours contestataire était perçu comme une langue étrangère. Mais Fati, elle, traduisait et pacifiait les réactions hostiles.
Depuis le début des mouvements, les leaders ne restaient pratiquement plus dans les locaux du Comité. Ils ne faisaient plus qu’aller d’une fac à l’autre, d’un débrayage à une A.G., se rendant parfois en province et parfois même à l’étranger. Ils cherchaient plutôt à intervenir dans les Universités qui posaient des problèmes de mobilisations et de temps en temps, pour éviter que des non-grévistes reprennent la situation en main, ils occupaient les lieux durant la nuit. Aussi, dès qu’elle le pouvait, Flo suivait Ange dans ses déplacements et d’ailleurs elle était allée jusqu’à s’engager dans des occupations et avait passé des nuits avec lui, pour ainsi dire.
Ce jour-ci, l’A.G. qui se tient a un petit caractère événementiel. Elle s’est fixée pour enjeu d’élargir le mouvement. Jusque là, en dehors des étudiants, seuls des lycéens et des enseignants ont rejoint les grévistes. Alors, bien sûr, ce corporatisme discrèdite les enjeux essentiels de la mobilisation. En pareil cas, comment mettre en avant de vrais problèmes de société, dénoncer les injustices ambiantes et relater les souffrances quotidiennes de la population ? L’objectif était même de faire entendre la parole contestataire au-delà des frontières du pays et de s’en prendre ainsi à de sordides modèles de dictatures étrangères. Mais la population estudiantine a beau peser par le nombre – presque deux millions – elle a beau hurler... elle n’est qu’une jeunesse sans vraie maturité et sans grande expérience, du moins, c’est ainsi qu’on veut la considérer. Bien qu’étendu, le mouvement demeure donc vulnérable, car il peut alors prêter le flanc à des critiques sévères et bien ciblées.
L’une d’elles s’était d’ailleurs propagée sur les ondes. Elle émanait d’un dirigeant politique : « Non, nous ne livrerons pas les clefs de la Tour Eiffel à cette jeunesse qui a appris à tout obtenir par la violence. Qu’elle commence par se mettre au travail. L’ingénieur Eiffel n’était pas plus vieux que les dirigeants de ce mouvement quand il a réalisé son premier pont. » Cela avait créé un tollé parmi les grévistes et, même encore en cet instant, au cœur de l’A.G., cette déplaisante condamnation continue de faire des vagues.
Mais Flo ne peut qu’entendre. Devant elle, rien d’autre à sa vue que des épaules. Dans cette masse compacte, elle parvient cependant à repérer une petite faille. Se rapetissant, elle s’y glisse, comme une souris, et en risquant à chaque instant de mourir broyée et étouffée. Dans un réflexe de survie, elle en vient d’ailleurs à lever les coudes et à piquer les flancs qui l’écrasent de chaque côté. En réaction, elle essuie alors quelques insultes, mais cependant, elle réussit tout de même à relever la tête et là, victoire ! elle les voit. Au-delà de la dégringolade des bancs et tables de l’amphi, se dresse tel un autel, la tribune. Celle-ci est entièrement encerclée par les intervenants, lesquels sont entourés à leur tour par des journalistes venus avec toute leur artillerie de caméras, appareils photos, magnétophones, micros et micros perches.
Parmi les intervenants, les trois leaders du Comité. Ange se tient assis à un coin de la tribune. Le visage immobile, il paraît suivre avec attention le débat. Sa chemise blanche, un peu ouverte sur le devant, contraste avec son teint hâlé et ses boucles brunes.
Titoun, qui préside, est pratiquement le seul à se tenir debout. Et d’ailleurs, c’est à lui d’intervenir. Alors, il s’approche du micro et lève ses yeux clairs vers l’assistance :
– « Maintenant, je vais laisser la parole à quelqu’un. Il faut excuser sa nature un peu sauvage. Il a découvert la civilisation il n’y a pas très longtemps. C’est quand il a quitté son île pour aller étudier dans la capitale. »
Ange, à cet instant redresse la tête d’un air étonné et aussitôt, de toutes parts, des rires fusent, ainsi que quelques sifflets.
« Alors, bien sûr, il est légitime de nous demander pourquoi il a quitté son île alors que c’est la plus belle du monde et, s’il vous plaît, n’allez pas prétendre le contraire. »
Cette fois, Ange applique sa main sur son front en signe de catastrophe et les rires redoublent.
« Pourquoi donc, je disais... Je vais vous l’expliquer. Quand il était petit...» Titoun doit s’interrompre, le temps d’une nouvelle échappée de rires. Ange, cette fois, se cache les yeux. « Quand il était petit... sa maman... comme toutes les mères Corses, ne cessait de déclarer à tous vents (Il prend l’accent) : Mon fils, c’est un dieu ! Et comme c’était un gentil garçon, il n’a pas voulu décevoir sa maman. Cependant, pour cela, il fallait faire un grand sacrifice : il fallait monter dans la capitale. Alors, maintenant vous voulez savoir ce que ça a donné ? Eh bien le voici ! Ange, c’est à toi ! »
Ange alors se lève et la lumière, soudain, vient gicler sur son visage. Un sourire aux lèvres, il s’avance vers le micro, mais doit attendre. Aux rires, succèdent les clameurs et applaudissements et rien ne paraît vouloir apaiser ce chahut assourdissant. Au bout d’un moment, cependant, quelques signes d’apaisement se font sentir. Ange, alors, décoche une réplique sur un ton enjoué :
– « En fin de compte, il n’avait rien à dire. » Il se redresse, attend à nouveau un retour au calme, puis à nouveau se penche : « Mais ce n’est pas mon cas. » Une fois encore, il s’interrompt. Des ordres au silence sont lancés çà et là et peu à peu la houle des clameurs s’affaiblit. Alors Ange relève la tête, plante son regard droit devant lui et se lance :
« A vous tous, qui êtes ici, en délégations ou ne représentant que vous-mêmes, aux provinciaux et aux étrangers qui ont fait le déplacement, tout d’abord merci d’être venus. Compte tenu les piques que nous essuyons ces derniers temps, et cette fois je ne parle pas de celles de mon voisin, il me paraît préférable de commencer par une petite mise au point afin de réaffirmer notre position.» Légère agitation. « Du fond du cœur, je vous demande de ne pas considérer les reproches qui nous sont adressés sans y voir, de la part de nos adversaires, une certaine malice dans la volonté de nous déstabiliser. » Quelques applaudissements. « Les attaques pitoyables, que nous avons dû esquiver, ne sont en réalité que des subterfuges qui visent à nous faire abandonner notre position de revendicateurs, pour celles d’accusés. Non seulement la ficelle manque de finesse, mais ce n’est certainement pas à nous – et en tout cas à moi – que l’on fera croire que la dignité peut ainsi changer de camp.
Messieurs les prévaricateurs qui nous adressez vos menaces ! Avec ce qu’il vous reste de clairvoyance, ne remarquez-vous donc pas que ceux qui se dressent face à vous ont d’abord ce souci de défendre des causes supérieures, de ces causes qui parlent de justice, de liberté, de solidarité, de protection de l’environnement et d’avenir pour la planète. Alors expliquez-nous ce que vous comptez opposer à cela : est-ce donc l’intérêt que vous portez à vos comptes bancaires et à vos positions hiérarchiques ? Il est vrai que vous aimez bien employer dans vos discours, les mots démocratie et république, mais à ce sujet j’aimerais vous rappeler que la démocratie, cela signifie la souveraineté du peuple... Or, dans notre société qui ne fait qu’encourager le culte de l’argent, la souveraineté n’appartient non plus au peuple, mais aux nantis. Et c’est bien là, que nous pouvons affirmer que les élus politiques, qui devraient être aussi les représentants du peuple et les garants des valeurs démocratiques, n’accomplissent pas leur devoir. Sous vos yeux, Messieurs les Ministres, vous voyez des individus se vautrer dans l’opulence, défendre des conceptions vaniteuses du pouvoir – axées sur le népotisme – Vous voyez ces gens-là se pavaner dans des carrosses dorés et s’adonner à des excès vulgaires – qui correspondent à du gaspillage – Vous les voyez piller les richesses de notre patrimoine commun et salir la mémoire de nos ancêtres les plus vénérables... Et vous, en tant que témoins de premier plan de cette décadence de notre société, qu’est-ce que vous faites ? Rien... Vous ne proposez rien et vous ne bâtissez rien. Et après vous nous expliquez qu’il vaut mieux bâtir des ponts de fer que se battre. Mais quel pont avez-vous vous mêmes bâti et d’ailleurs, n’avez-vous pas plutôt l’âge de bâtir des tours Eiffel ?... »
Le discours d’Ange s’achève comme une apothéose, par une invitation à lutter et à résister pour que s’opère un tournant dans l’histoire et que l’on puisse croire en la Constitution d’une Nouvelle République, porteuse des nouvelles valeurs sacrées qui s’écriront en lettres d’or... La suite ressemble au bruit fracassant du tonnerre. C’est une tempête d’applaudissements et de clameurs qui rugit de rangée en rangée.
Pour Flo, cette fois, le sentiment qui l’envahit n’a pas tout à fait la couleur de l’amour et pourtant il s’agit d’une sensation tout aussi délicieuse que celle d’aimer. C’est comme si tout à coup, la liberté devenait aussi savoureuse qu’une liqueur de luxe et qu’en la goûtant, elle vous procurait une ivresse folle. Comme dans l’amour, le cœur bat la chamade, mais en même temps, elle sent monter en elle une colère qui gronde tel un orage et ce tumulte émotionnel qui l’agite intérieurement, la porte en même temps. Elle a alors l’impression que ses forces décuplent et son courage lui-même paraît inouï. Et plus la foule est grande et plus elle est déterminée dans son action et plus ce sentiment paraît intense et noble. C’est donc ça, ce que l’on appelle le sentiment révolutionnaire. Ce sentiment, lui aussi, peut devenir une raison de vivre et on a alors l’impression qu’on ne pourra plus jamais s’en priver.
Changer le monde. Cette lubie qui semblait n’appartenir qu’aux fous devient tout à coup une réalité saisissable. Déjà, il y a dans l’atmosphère comme un parfum de renouveau. Les seules agitations contestataires de ces derniers temps ont jeté des senteurs prometteuses de printemps social. Comment ne pas se laisser entraîner ?
Alors, il n’y a plus qu’une seule attente : aller dehors... emplir les artères de la ville... les conquérir les unes après les autres, afin d’assiéger la ville elle-même, puis le pays, puis l’Europe...
La première manifestation est comme une fête étourdissante de bonheur. L’ampleur de la foule est telle qu’elle paralyse les deux tiers de la capitale. Jamais Flo n’aurait imaginé tant de monde à ce premier rendez-vous... Alors qu’elle est presque en tête de cortège, elle ne voit même pas la première ligne, celle où en principe, se trouve la Coordination Nationale. Les deux Universités de province qui ont été les premières à débrayer ont été placées avant la sienne et déjà, cela donne toute une multitude de petites têtes que l’on voit s’étendre devant, à l’infini, et pas plus grosses que des têtes d’épingles. Et il y a en tout soixante dix Universités, ainsi que des milliers de lycées et encore des centaines de corporations de travailleurs. Et il y a encore tous les badauds qui sillonnent les trottoirs et on voit également du monde aux fenêtres, aux balcons et jusque sur les toits des immeubles; ceux-là applaudissent et jettent sur le cortège des myriades de serpentins et papiers colorés.
En fin de compte, l’euphorie est telle que chacun semble déjà avoir oublié la gravité des circonstances qui étaient à l’origine d’une telle mobilisation. Cela ressemble à une victoire sans lutte et comme si la rue, déjà, avait réussi à s’emparer des arcanes du pouvoir.
Flo avance dans cette foule qui l’empêche d’apercevoir son horizon. Jusqu’où va-t-on avancer ? Jusqu’où va-t-elle guider son navire ?
– « Alors, tu ne t’ennuies pas trop ?
– De quoi je me mêle !
– Oh ! C’est pas la peine d’être agressive comme ça ! Je te demande ça, parce que je te vois marcher toute seule, c’est tout... »
C’est vrai, Flo n’a pas hésité à répondre avec mépris. Mais elle connaît déjà son interlocutrice. Treska, dont le lycée est en grève, a préféré rejoindre le cortège universitaire. D’après elle, se serait simplement pour retrouver son frère. Un prétexte au yeux de Flo, qui pense plutôt que cette petite vaniteuse voulait surtout défiler dans la tête de la manif et avec des étudiants. D’ailleurs, avec son microgramme de conscience politique, elle ne pouvait pas avoir grand chose à revendiquer.
Mais l’étudiante, soudain, stoppe un instant le pas et braque son regard vers les restes d’un chantier de travaux :
– « Oh! Regarde Colin ! Les travaux là-bas! Tu les vois ! Je m’étais arrêté avec Ange juste devant. C’est quand il devait me raccompagner avec sa voiture. On avait remonté cette avenue et...
– Et alors ? Qu’est-ce que ça peut nous faire ! Est-ce que moi je te raconte tous les endroits où je passe avec mes potes ?
– Tu es jalouse ! hurle cette fois Flo.
– Non, je ne suis pas jalouse.
– Si, tu es jalouse ! Tu as toujours été jalouse !
– Ce n’est pas vrai. Je n’en veux à personne. Je n’ai pas un seul ennemi.
– Pas un seul ennemi peut-être, mais il y en a sans doute des tas qui ne te supportent pas. Et si t’as pas d’ennemi, pourquoi tu manifestes ?
– Parce que j’ai des tas d’amis que je soutiens...
– Des tas d’amis... mon œil ! Pas d’ennemis, pas d’amis ! »
Flo, soudain, accélère le pas et bifurque vers un trottoir.
– « Où vas-tu ? hèle Colin.
– T’occupes pas de moi... je pars devant ! »
Alors, Flo se jette dans la foule au milieu des clameurs et des phrases scandées. Drôle d’océan que cette déferlante humaine qui avance au rythme des mégaphones. Il lui faut accélérer la cadence pour espérer atteindre le rivage, mais même sur les côtés, les badauds entravent la marche et à tout instant, on risque la bousculade. Alors Flo a une autre idée ; elle quitte l’avenue afin de prendre une rue transversale. Mais tout à coup, elle entend un drôle de bruit dans sa tête. Et cela se répète : « Psit ! Psit ! ». C’est comme si quelqu’un l’appelait.
– « C’est toi, Ange ? » se risque-t-elle finalement à murmurer.
« Fais demi-tour. » Flo reconnaît cette fois son accent. Cependant, elle hésite quand même à obéir à cette voix intérieure. Pourquoi devrait-elle revenir sur ses pas ? Mais bon... Elle veut en avoir le cœur net.
– « Et je dois encore continuer ? – Oui – Mais en face, il y a deux rues.
– Prends celle qui est oblique. »
Une fois encore, Flo écoute la voix.
– « Et après ? » Silence. « Après, je continue ou non ? » Toujours rien.
C’est alors qu’en levant les yeux, l’étudiante repère un profil derrière la vitre d’une pizzeria. Est-elle en train de franchir un pas de plus dans la folie ou est-ce bien lui ? Elle s’approche encore et cette fois elle ne peut s’empêcher de contenir sa joie. Elle n’attend plus pour rentrer, pousse le battant, se retrouve aussitôt face à lui. Ange est assis devant une assiette de spaghetti fumants. A côté, Titoun ainsi que d’autres leaders et des journalistes partagent sa table. Dans un coin, un talkie-walkie allumé transmet des paroles sur le fond sonore des cortèges de manif. Seuls quelques photographes restent debout et mitraillent la tablée.
– « Que fais-tu là ? Tout le monde te croit en tête avec les officiels.
– Tu vois bien. On n’a pas tous eu le temps de manger avant. Après on y retourne.
– Il y a si longtemps qu’on n’a pas été ensemble. J’avais besoin de te revoir.
– C’est moi qui avais besoin de te revoir, réplique Ange en levant ses prunelles sombres vers l’étudiante. Assieds-toi. »
Sans comprendre, Flo prend place face au leader. Elle le voit alors sortir deux cartes de visite de la poche de son blouson.
– « Tu as là deux adresses. Ce sont Titoun qui me les a remises. La première est celle d’une école. Tu t’y inscriras pour la rentrée prochaine. Cependant, tu es en principe trop jeune pour t’inscrire. C’est pourquoi tu devras te rendre à cette seconde adresse. Il s’agit d’une journaliste qui a fait un reportage sur les mouvements et toi, tu te chargeras de les commenter. Bien sûr, tu seras payée.
– Et la fac ?
– Tu la continues comme je t’ai dit. Dans deux ans, tu seras opérationnelle et tu pourras travailler pour moi. Prends les adresses. »
Flo glisse sa main sur la table pour s’emparer des cartons, mais elle ne peut s’empêcher de remarquer que ses doigts frôlent presque ceux du leader. Ange, qui a compris, pose alors sa main sur la sienne et Flo ferme alors les yeux pour goûter à ce petit rien de bonheur. Mais elle les rouvre soudainement, retire sa main et range ses cartes :
– « Je sais ce que tu dois penser à mon sujet. Tu crois que je m’obstine. Mais je me rends bien compte que tu as changé...
– Non. Je n’ai pas changé, conteste Ange.
– Maintenant, tout le monde t’écoute. Tu as un pouvoir. Tu es respecté.
– Parce que les autres ont changé. Mais pas moi. Je suis seulement un peu plus tranquille. C’est tout.
– Les autres ont changé parce que tu as maintenant la possibilité de les influencer. Si tu veux un exemple significatif, il suffit de prendre mes parents. Ma mère, maintenant, raconte à ses amies du marché que je t’ai fréquentée et elle est très fière. Et même mon père, il soutient le mouvement. Avec son jargon habituel de conseiller financier, il se met à raconter que les mouvements comme ça, c’est bon pour l’économie. Ça bouste les marchés et ça redonne de la vigueur aux valeurs boursières. »
Ange lâche un éclat de rire.
– « Alors, si c’est ça ce que tu appelles un changement, je te dirai que la seule différence avec avant... c’est qu’il y a des journalistes.
– Tu penses vraiment que les journalistes ont une telle influence ? Qu’ils peuvent décider de la gloire des uns et de la déchéance des autres ?
– Il y a des journalistes qui meurent avant d’avoir parlé et d’autres, qui en parlant, élèvent des imbéciles et des tyrans à la postérité. Les journalistes les plus influents ne sont pas forcément les meilleurs. Les bons journalistes sont seulement ceux qui savent influencer dans le bon sens.
– C’est vrai, acquiesce Flo. Dans le sens de la démocratie et des valeurs républicaines. Tu sais ce que disait Grandvilliers. Elle disait : le bon journaliste ne doit pas trop s’approcher de la lumière pour ne pas être ébloui et il ne doit pas applaudir avec le public. C’est ça, un vrai journaliste influent, n’est-ce pas ?
– Oui. Tu ne peux pas avoir une bonne influence si tu te laisses toi-même facilement influencé. »
Flo libère un soupir et laisse tomber son regard sur les carreaux de la nappe.
– « Peut-être que tu n’as pas changé, mais en tout cas, moi, je ne te vois plus comme avant. Avant, tu existais parce que tu étais présent physiquement. Parfois, tu posais ta main sur la mienne, comme là, ou bien sur mon épaule, ou tu touchais mes cheveux... et je vivais alors de ces petits contacts... Et moi aussi, je pouvais poser ma main sur ton épaule et en même temps, je respirais ton parfum et parfois l’odeur de tes cheveux quand ils étaient un peu humides. Je restais aussi à te regarder dans tes moindres expressions et c’est comme si je pouvais toucher ton visage. Parfois, quand j’étais très près de toi, alors je prenais plaisir à écouter ta respiration et quand je sentais ton souffle dans mes cheveux, je trouvais ça vraiment délicieux. J’aimais aussi tous tes petits gestes... quand tu me tendais un café... quand tu m’ouvrais la porte... quand tu lisais ce que j’écrivais...
« Or là, ces derniers temps, je me suis habituée à quelqu’un d’autre de bien différent... Quelqu’un qui n’est plus là physiquement et qui existe seulement comme un pur esprit. Un dieu, en somme. Car en même temps, tu peux être présent partout ; en n’importe quel lieu, dans n’importe quelle discussion de rue... Tu n’as plus de visage... Je ne peux plus te toucher. Tu es d’ailleurs devenu insaisissable. Mais en même temps tu es entré dans l’esprit de tous les hommes. Tu as pris la forme des mots. Tu es devenu image, pensée, esprit... et comme ça tu te faufiles partout... Alors partout on parle de toi, on te complimente, on t’admire... toi ou plutôt ton esprit. En fait, tu ne t’es pas élevé... tu t’es envolé...
– Et là, tu me revois qui mange des pâtes dans une pizzeria...
– Je ne sais plus vraiment lequel je préfère, entre l’homme et le dieu...
– J’ai toujours eu un corps et un esprit. Seulement, maintenant tu me vois sous un autre jour et tu remarques certaines choses que tu n’avais pas réussi à voir avant. Pourtant, avant tu savais bien qui j’étais... »
Ange adresse un clin d’œil à Flo. Puis, il commande des cafés pour toute la table et en offre un aussi à l’étudiante. Un instant, il demeure attentif aux informations qui grésillent dans le talkie-walkie, puis adresse un coup de coude à Titoun :
– « Dépêche-toi de boire ton café. Ils ont bien avancé... »
Titoun avale en vitesse la dernière gorgée et déclame :
– « Allons-y, mes amis !
– Et comment vous comptez vous rendre là-bas ? » lance une voix au loin. Les têtes se retournent et remarquent derrière le comptoir la silhouette figée du gérant qui, tout en essuyant un verre, paraît s’intéresser à la conversation.
– « On y va en métro, réplique Titoun.
– Ils sont en grève.
– Sur la ligne à côté ? interroge à son tour Ange. Normalement, à côté, ils ne sont pas en grève.
– Oui, mais ils viennent de décider d’une grève sauvage, réplique le patron. Soit disant, par solidarité avec le mouvement. Plusieurs clients sont venus me l’annoncer là, il y a pas longtemps... »
Les regards d’Ange et de Titoun rencontrent un instant.
– « Les crétins ! finit par lancer Ange.
– C’est nous les crétins ! » réplique Titoun et toute la tablée se laisse emportée dans un éclat de rire.
– « Comment on va faire ? lance alors un des autres leaders qui commence à s’inquiéter.
– Ecoute, réplique Ange, la manif elle a l’air de très bien avancer sans nous.
– Oui, mais le problème, justement est-ce que ce n’est pas qu’elle continue à bien avancer ? poursuit le leader.
– La tête sera bientôt à cinq kilomètres de nous, ajoute un autre.
– Un instant, il faut qu’on réfléchisse », réplique Ange. Il tire ensuite sur la veste de Titoun pour le forcer à se pencher et lui chuchote à l’oreille : « Allez... Montre-nous tes talents... fais nous venir un carrosse devant la porte...
– Non non, pas question chuchote à son tour Titoun... C’est toi le responsable de cette pagaille, c’est à toi de trouver la solution. »
Ange soupire, puis décide finalement de se concentrer. Il ferme les yeux et demeure immobile, silencieux, quelques instants...
– « Ce qui s’annonce, finit-il par murmurer à son voisin, ce sont deux personnes qui s’approchent. Elles ont des rollers. Attends... je les reconnais... c’est Philippe et Florence. Vas-y... Il faut que tu sortes pour les intercepter...
– Maintenant ?
– Oui... maintenant. »
Quand Ange rouvre les yeux, Titoun est déjà sorti. Il tourne alors son regard vers les autres qui semblent attendre une réponse de sa part.
– « Un quart d’heure d’arrêt... ça devrait passer sans problème. » Il s’empare du talkie-walkie : « Nous avons eu un petit problème.
– Quoi donc ? répond la voix dans l’appareil.
– Une grève sauvage sur la ligne qu’on devait prendre pour vous rejoindre. »
Des rires, un grésillement, puis une voix de femme :
– « Bravo !
– Fati ?
– C’est dommage qu’on ne se soit pas parlé plus tôt. Je l’avais vu venir ce coup-là.
– Fati, il faut que tu m’écoutes. Je vais te demander quelque chose d’important. Il va falloir arrêter la manif. Tu sais comment on fait ? Tu l’arrêtes au milieu... »
La porte du restaurant s’ouvre. Philippe et la grande Flo entrent avec leurs rollers, suivis de Titoun. Philippe s’est tordu la cheville et Flo ne se sent pas bien dans ses chaussures. Alors, ils se déchaussent en vitesse en pensant ainsi que la situation peut arranger tout le monde. A vrai dire, ce n’est pas vraiment tout le monde que ça arrange, car peu après, une voix plaintive s’élève :
– « Et nous ? Comment on va faire ? »
Ange effectue une pirouette pour tester la stabilité des rollers, puis il regarde le leader qui vient de l’interroger :
– « Vous ? vous n’avez qu’à courir. Avec un peu de chance, vous trouverez des vélos en chemin. Ceci dit, le raccourci ne fait que trois kilomètres... ».
Ange se tourne ensuite vers l’étudiante.
– « Et toi ? Que comptes-tu faire ? Tu retournes à la manif ?
– Pas question, réplique Flo avec assurance. Moi, j’arrête la grève. J’ai un boulot de journaliste qui m’attend. Je vais aller à l’adresse que tu m’as donnée. »
Une fois dans la rue, Flo adresse un ultime regard à Ange. Son cœur s’est soudainement empli de mélancolie. Ange s’éloigne déjà et elle ne sait pas encore quand elle pourra le revoir. Elle se demande déjà comment elle pourra tenir et surtout, comment elle pourra être heureuse sans lui.
Comme s’il réussissait à lire dans ses pensées, Ange lui adresse un sourire et, tout en prenant son élan, il lui lance :
– « Je m’envole. »
Suivi de Titoun, Ange se met à filer, comme une comète, vers le petit point de rue où se rejoignent les lignes de fuite et où la chaussée elle-même paraît disparaître. Et déjà, leurs silhouettes se fondent dans cette perspective, jusqu’à laisser derrière eux, une rue silencieuse et déserte.
Flo doit penser à autre chose. Sur son bureau, le halo de sa lampe dessine un cercle doré sur sa feuille. Capsule, le chartreux est sur ses genoux et elle caresse sa petite tête laineuse tout en méditant sur la suite de son texte. Un moment, il lui vient l’envie de se relire :
« C’était juste un printemps, croyait-on... Comme on croyait que le malheur était immuable et les chagrins éternels, que la noirceur de nos quotidiens nous interdisaient de rêver et même d’espérer, que la douleur des hommes était trop lourde et le monde trop accablé par ses oppressions préméditées, que la balance des injustices ployait sous le poids des fortunes mal réparties et que plus rien ne pouvait enrayer la succession des fléaux, et ainsi croyait-on qu’il n’y avait plus rien à croire dans ce monde stérile tant on avait cessé d’espérer pour rien et tant nos désillusions étaient grandes.
Mais le printemps, n’est-ce pas, justement, cet instant magique où tout change et où tout renaît ? Et alors que s’éveillait la sève des plantes sous les effets d’une lumière neuve, une ardeur soudaine s’emparait du cœur des hommes. Et cela commença dans les alcôves de nos Alma Mater. Oui, il y eut bien dans ce printemps-là, le souffle inespéré d’une renaissance sociale, comme une incantation à la liberté, brisant les chaînes de l’impossible et fertilisant les sols arides de la contestation. Ce fut comme un coup de tonnerre et ce tonnerre, ce fut elle, cette jeunesse étudiante, qui décida de battre le pavé. Débrayage, grève, manif... bref, un tourbillon d’événements que bientôt plus rien ne put arrêter. D’abord deux Universités en province, puis à Paris qui, dans le sillage de leurs agitations, entraînèrent le reste de la jeunesse sur les chemins de la révolte. Comme elles étaient fières leurs banderoles, dressées comme des drapeaux de l’univers. Et quand il s’agissait de dénoncer les dictatures qui salissent notre monde, tous parlaient la même langue, c’est à dire celle de la générosité et de la tolérance et dont les mots savent soulager les cœurs. Ah ! liberté, liberté chérie !
Aux appels de cette jeunesse, se joignirent les colères des aînés. Encore des débrayages et des grèves, mais cette fois c’est tout le quotidien qui se trouvait bousculé dans cette tourmente. Des sociétés désertées par leurs salariés, des gares aux quais vides, des tarmacs silencieux, des commerces aux étalages clairsemés, des stations-services prises d’assauts, des médias qui commentaient l’actualité en boucle et quand des coupures de courant s’abattaient sur une ville entière, c’est alors toute une population qui se retrouvait jetée au royaumes des ombres, où bougies et lampes de poche ne faisaient encore qu’accentuer l’étrangeté de cette atmosphère.
Les mégaphones des manifs semblèrent tout à coup trop timides et les cortèges trop étriqués. Cris et graffitti ne suffirent plus à contenir les colères et tensions exacerbées. Les échauffourées commencèrent à la tombée de la nuit et alors que le mouvement entrait dans sa quatrième semaine de grève. Principale scène de ce déferlement, Le Quartier Latin. Tout d’abord, rien qu’un claquement de semelles qui fit vibrer le cœur de la capitale. Mais face aux émeutiers, les murs sombres de C.R.S. dressaient d’impassibles impasses. Le conflit était latent ; il ne tarda à entrer en éruption : pavés contre coups de matraque ; chaque clan usait ainsi, avec professionnalisme, de ses propres armes. Une guerre était déclarée et il fallait encore trouver de nouvelles parades pour tenir. Alors des barricades s’érigèrent, fortes et solides comme des remparts et dans leurs échancrures, la fumée des lacrymos finit par se mêler à l’éclat des cocktails molotovs.
Dans ces brouillards nocturnes et malgré la vigueur et l’obstination des combattants, la victoire peinait à percer. Aussi, finit-on par comprendre qu’elle allait se payer chèrement et au prix de quelques sacrifiés. Ceux-là, on les vit tomber, comme des oiseaux de la liberté aux ailes coupées : des blessés, estropiés à vie pour certains et parmi eux, un qui ne se releva pas : mort. Mort pour une juste cause, certes, mais mort quand même. C’était comme une éclaboussure de boue et de sang qui atténuait soudainement l’ivresse d’un triomphe promis. Balayées, les insouciantes euphories des premiers jours avaient cédé la place à de vraies luttes acharnées et sanglantes. On ne jouait plus. On découvrait peu à peu que les ennemis n’étaient pas que virtuels et la débâcle pas impossible. Aussi, il fallait se battre et tenir coûte que coûte.
Un mois s’écoula, puis un autre... et soudain, les premiers signes d’un apaisement. Épuisée et repue, cette jeunesse aspirait elle-même à un retour au calme. Elle avait finalement obtenu tout ce qu’elle espérait ; elle avait crié sa colère et dénoncé les injustices par-dessus les toits de toutes les villes du pays ; elle avait conquis l’Europe et l’écho des palpitations de sa ferveur avait même retentit à l’autre bout du monde. Elle avait mené un pays au bord de la révolution et elle avait finalement été adulée par les médias et couronnée par la population. La victoire fut fragile et chancelante, car toutes les menaces n’étaient pas dissipées et tous les problèmes résorbés, mais ce fut quand même une victoire. »
Le texte fut accepté. Pour Flo, ce fut le début d’une reconnaissance et un premier pas dans ce monde sélectif de l’audiovisuel. Elle avait pu aussi visiter pour la première fois les studios d’un journal télévisé, avec sa régie et la symphonie de ses images. Elle avait également vu le plateau, plus petit qu’il n’y paraissait sur l’écran, mais blindé d’une fascinante technologie, avec son plafond de projecteurs, ses kilomètres de câbles rampant sur le sol et l’œil puissant des caméras. C’était pour elle un monde de rêve et ainsi elle se consolait de l’absence d’Ange.
Flo doit cependant revenir à ses études et penser à faire remonter ses notes. Mais c’est alors qu’elle apprend de Chris une nouvelle qui soudainement, la glace d’inquiétude : Ange et Fati se sont fait piéger. Leur relation a été révélée au grand jour. Aussi, on a tout découvert sur eux, y compris l’enfant. Flo, tout à coup, ne sait plus dans quelle sens faire aller le bateau de ses pensées. Elle rumine, avec angoisse, plusieurs suppositions : Ange peut passer pour un traître auprès des autres syndicats. Il peut aussi être lâché par ceux du Comité. Mais il y a encore plus grave : on peut l’accuser d’avoir essayé de tenter une révolution...
Chris alors, s’efforce de rassurer l’étudiante. Il la prend dans ses bras. Mais l’instant d’après, il se penche sur son visage et pose un baiser sur ses lèvres.
Chris est un garçon bien. Il est intelligent et plein de maturité. Il est ouvert, généreux et cordial. Il a du charisme et un physique de charmeur. Enfin, il connaît le Comité et comme Flo, il rêve de devenir journaliste.
Si Chris n’avait pas été là, Flo aurait sans doute appréhendé la venue des grandes vacances. Ils sont partis tous les deux, un mois, en Chine. Un véritable dépaysement pour les deux étudiants qui n’avaient jamais quitté l’Europe. Flo se sent heureuse dans les bras de cet amant providentiel. Ainsi, avec lui, elle peut se confier, parler librement de ses passions et raconter aussi son aventure au Comité.
A la rentrée universitaire, elle décide de se jeter à corps perdu dans les études et cette fois, ce n’est pas seulement pour Chris ; elle ne veut pas décevoir Ange. Son passage est accepté mais elle doit nettement améliorer ses résultats. Peu à peu elle parvient à combler ses lacunes et les nouvelles bonnes notes qui viennent s’afficher sur le haut de ses copies, sont pour elles comme une bouffée de délivrance.
La première tempête d’automne arrive et cette fois Flo ne peut s’empêcher de se rappeler le moment où, pour la première fois, elle avait vu Ange à la bibliothèque.
Tous les souvenirs remontent soudainement dans sa mémoire et elle se souvient alors surtout de l’intensité de cet instant qui avait fait battre son cœur si fort. Comme elle avait été heureuse, finalement, en cette période-là !
Alors, pour la première fois depuis le début de l’année universitaire, il lui vient l’idée de retourner dans les locaux du Comité. En entrant, tout d’abord, elle ne comprend pas ce qui gêne l’ouverture complète de la porte. Elle finit par se rendre compte qu’il s’agit de cartons posés les uns sur les autres. Elle en voit d’ailleurs encore d’autres et tout autour, des jeunes qui s’activent. Elle observe les visages, mais n’en reconnaît aucun. Malgré tout, elle décide d’interroger la personne la plus proche :
– « Que se passe-t-il ?
– On déménage. Les locaux sont maintenant dans le bâtiment en face.
– Et les autres ?
– Quels autres ?
– Les autres du Comité ? Flo, Lise, Philippe, Fabrice...
– Je ne sais pas.
– Et les leaders ?
– Ils ne reviendront plus. »
Flo, tout à coup, sent monter une boule de chagrin dans sa gorge.
– « Ils ne reviendront plus jamais ?
– Non... Plus jamais. »
Cette fois, Flo ne peut retenir un cri et les larmes en même temps, viennent inonder son visage. Mais elle ne veut pas ainsi se donner en spectacle. Son visage posé dans ses mains, elle rebrousse chemin. Arrivé à l’extrémité du couloir sombre elle heurte une épaule et ose alors redresser la tête. Elle le reconnaît : c’est Zhou.
– « Zhou... je t’en prie... Si tu as des nouvelles d’Ange, dis-moi ce qu’il est devenu.
– J’ai des nouvelles, réplique le jeune Chinois, mais elles ne sont pas réjouissantes. Ange a trois mois pour quitter le territoire national.
– C’est vrai ? interroge Flo le souffle coupé. Ainsi, ils ont osé cette abominable décision. Et où irait-il ?
– A Londres peut-être, sauf que là-bas on l’accepte sans Fati.
– Et pourquoi n’irait-il pas en Corse ?
– Vivre dans la clandestinité n’est pas une chose facile. Il pourrait vivre ainsi s’il était seul, mais il y a aussi Fati et ses enfants...
– Ses enfants ? réplique Flo avec un mouvement de recul.
– Oui, ses enfants, répète Zhou. Fati est enceinte et ils auront bientôt un autre enfant.
– Oh ! Zhou, tu as toi-même connu l’exil, je sais, mais comment est-il possible de penser que tout est fini ? qu’on ne pourra plus se retrouver au Comité, comme avant, qu’il n’y aura plus d’A.G., plus de mouvement, plus de victoire ? Comment toi tu fais pour supporter ça et comment les autres font-ils ?
– Je comprends ton chagrin, mais vois-tu, il ne faut jamais se dire que tout est fini. La vie est un éternel recommencement. Un cycle s’achève et un autre commence. »
Les paroles sages de Zhou ne suffisent cependant pas à consoler l’étudiante. Le lendemain, Flo ne veut pas quitter son lit. Elle n’est pas bien et n’a pas faim. Les jours suivants, son état ne s’arrange pas. Ses parents font venir un médecin qui diagnostique une dépression sévère et préconise le repos. Plusieurs semaines passent et le visage de l’étudiante est devenu creux et pâle. Elle sait bien qu’en se comportant ainsi, elle risque de tout gâcher... mais elle n’a plus de force à rien et une seule chose pourrait la guérir : revoir Ange.
Elle reçoit de nombreuses visites : Lydie, Agnès, Colin, Chris... Tous cherchent à la réconforter et à la sortir de cet état de neurasthénie, mais en vain. Son chagrin est sans fin. Dès qu’elle est seule, elle est assaillie de pensées tristes et elle pleure, la tête entre ses draps ou contre son oreiller.
Un jour, Colin décide de monter dans sa chambre un vieux poste de télévision. Il veut la faire assister au départ en direct d’une fusée du Cap Canaveral, mais ce n’est pas n’importe quelle fusée. Colin interroge son amie pour savoir si elle devine la particularité de cette fusée, mais l’étudiante ne répond pas. Alors Colin insiste, essaye de la mettre sur la voie, cherche un prétexte pour engager une discussion. Cependant le visage livide de l’étudiante demeure impassible. Colin donne cette fois des indices précis : cette fusée porte un satellite qui porte des enregistrements et ceux-là doivent lui faire penser à certains écrits... Forcément, Flo doit deviner. Mais celle-ci se maintient dans son mutisme. Elle se contente uniquement de tourner le regard vers l’image. Le compte à rebours commence : ...4, 3, 2, 1, feu !... La fusée s’envole. Décollage réussi.
Dans ses yeux embuées de larmes, l’étudiante continue de suivre l’engin dans sa route au milieu des étoiles. Et puis, tout à coup, entre des sanglots, elle laisse entendre le son de sa voix fluette :
– « C’était le paradis... et je ne le savais pas. »
posté le 26-02-2009 à 01:33:30
CHAPITRE XXIV / FIN
Quand le patron du bar du Corsica voit s’approcher Flo, il a tout d’abord l’impression qu’il s’agit d’une jeune touriste pleine d’assurance et de joie de vivre.
– « Vous connaissez déjà le pays ?
– Malheureusement, je ne suis venue qu’une seule fois avec ma famille et je n’étais qu’une gamine.
– Alors, ça veut dire que vous vous plaisez ici.
– Je ne vais pas vous dire le contraire. J’ai aussi connu quelqu’un de la région: Ange.
– Des « Ange », ici, il y en a beaucoup.
– Mais celui dont je parle est unique. Il s’agit du leader des derniers mouvements. C’était un ami. »
Cette fois, une moue de méfiance vient s’afficher sur les plis de la bouche du gérant.
– « Quand est-ce que vous l’avez vous vu la dernière fois ? » ose tout de même demander le bonhomme.
– « Il y a deux ans à peu près... Il est revenu ici, depuis ? » Silence. « Évidemment, c’est une question idiote.
– Comment voulez-vous que je sache ? se défend le barman. S’il vient clandestinement, il ne va pas s’annoncer.
– S’il vient clandestinement, à mon avis, on est encore plus au courant que s’il s’annonce. »
L’homme quitte son comptoir pour aller desservir une table. Il ne dit plus rien. Flo libère un soupir d’agacement. Elle décide cependant de persévérer :
« Vous pouvez me dire au moins où se trouve sa famille... »
Nouveau silence. Le patron continue de vaquer à ses occupations comme s’il n’avait rien entendu. Flo a compris. Il ne parlera pas. C’est loupé.
Énièmes tentatives. Flo interroge un commerçant, puis un autre, puis un passant... A chaque fois, elle se heurte aux mêmes murs... des personnes qui disent ne rien savoir ou même qui ne disent rien du tout... La méfiance est partout et l’inquiétude des habitants est palpable. D’ailleurs, ici, elle n’est qu’une étrangère.
Agacée, exaspérée, au bord de la crise de nerf, elle ne sait plus quoi faire. Mais à vrai dire, elle n’a pas le choix. Elle doit persévérer, garder son calme, réfléchir à des solutions. Il lui vient une idée : chercher quelqu’un de facile à piéger : un imbécile, autrement dit. Aucune raison à ce qu’il n’y en ait pas là autant qu’ailleurs. D’ailleurs, elle ne tarde à repérer le spécimen idéal qui attend son car à un coin de rue. Mais elle ne sait pas encore comment mettre la main dessus. Elle inspecte les alentours en quête d’un prétexte et son œil remarque une bicyclette de facteur posée contre une clôture. Cette fois, elle a la solution ; c’est osé mais dans le fond pas très risqué ; le facteur est sans doute allé boire le verre de l’amitié et il doit en avoir au moins pour cinq minutes. D’ailleurs, elle n’a même pas à déplacer le vélo. Elle prend seulement le guidon, puis hèle sa proie :
– « S’il vous plaît... je suis nouvelle dans le service. Savez-vous quelle route est la plus courte pour déposer un recommandé aux... »
L’idiot tombe dans le panneau. Il indique le trajet avec tous les détails nécessaires. Aussi, à peine a-t-il le dos tourné que Flo s’échappe vers la direction indiquée. La route grimpe, mais elle finit par trouver un raccourci : juste un chemin de terre qui serpente à travers champs. Cependant, alors qu’elle pensait ne plus croiser la moindre âme en cet espace désertique et sauvage, deux bergers armés de fusils la forcent à s’arrêter. Ici, c’est une propriété privée et quand on vient, il faut prévenir. La jeune fille ne se laisse cependant pas déstabiliser par cet accueil glacé. Elle refuse de rebrousser chemin et demande à ce qu’on lui laisse la possibilité de contacter les propriétaires. L’instant d’après, elle est autorisée à suivre les deux hommes.
Flo put ainsi obtenir la nouvelle adresse d’Ange. Celui-ci ne résidait plus sur l’île depuis presque une année. Contraint à l’exil, il s’était installé à Londres avec le plus grand de ses garçons. Fati, qui n’avait pas eu le droit de le rejoindre, avait fui quant à elle avec le dernier né, vers l’Égypte. La situation s’était ensuite compliquée car la famille de Fati avait subi des pressions si bien que la mère et l’enfant n’étaient plus autorisés à quitter leur pays. Cette séparation faisait qu’Ange et Fati n’avaient plus la possibilité de se revoir et nul ne savait encore comment cet imbroglio allait trouver un dénouement heureux.
Par un vol direct, l’étudiante avait pu rejoindre Londres en partant de l’Île de Beauté. Toutes les indications avaient été rassemblées sur un bout de papier qu’elle consultait avec attention tout en longeant la Tamise en direction du West End. Un peu plus loin, il lui fallait prendre un de ces célèbres bus rouges à deux étages qui devait la conduire à un gymnase. Elle finit par repérer par la porte.
Au milieu d’un arc de cercle d’étudiants en kimonos, elle l’aperçoit, aussi beau que par le passé, avec son visage angélique autour duquel flottent ses boucles brunes, son regard profond comme la nuit, ses épaules solides... Tout de blanc vêtu, il porte un bandana – rouge quant à lui – qui ceint son front, à l’instar du bandeau de l’effigie mauresque de son île natale. Avec une agilité féline, Ange bondit sur son partenaire et le frappe à la tête. Puis c’est le timbre de sa voix qu’elle reconnaît, bien qu’il s’exprime dans la langue de Shakespeare et ses paroles résonnent sous la grande voûte du gymnase... Les étudiants continuent de river leurs regards sur la robuste stature du professeur. La démonstration est réitérée, mais cette fois les mouvements sont effectués au ralenti.
En face, un petit garçon de sept ans assis tout seul sur un banc. Il paraît suivre le cours, lui aussi, mais au balancement de ses jambes, on devine qu’il s’impatiente. Deux ans auparavant, Flo avait à peine entrevu la silhouette de l’enfant qu’Ange portait sur son épaule. Mais elle sait déjà que c’est lui. C’est le fils d’Ange et de Fati. En le revoyant, elle ne ressent plus du rien de cette douleur vive du désespoir qui lui avait pourtant abîmé le cœur quand elle l’avait aperçu la première fois. D’ailleurs, ce n’est qu’un enfant et elle ne peut pas le rendre responsable de son chagrin passé. Aussi, elle prend même l’initiative d’aller le rejoindre sur le banc, comme si s’approcher de l’enfant pouvait permettre d’aborder plus facilement son père.
La démonstration achevée, les étudiants se répartissent sur le tatami afin de se grouper par deux. Après le salut traditionnel, les combattants se mettent en position pour reproduire les mouvements imposés.
Ange, alors, passe d’un groupe à l’autre, étudie les positions de ses élèves et en rectifie quelques unes. Mais à un moment donné, il redresse la tête et son regard rencontre celui de Flo. Alors, il quitte le tatami et va à sa rencontre, un sourire aux lèvres :
– « On m’a prévenu que tu allais venir. Tu peux m’attendre ici, si tu veux. Je n’en ai plus pour très longtemps. »
Flo acquiesce d’un signe de tête. De toute façon, elle n’est pas pressée. Après avoir frictionné la tête de son fiston, Ange rejoint ses élèves et leur ordonne aussitôt de se préparer pour les combats.
Un peu plus tard, elle le voit disparaître dans les vestiaires. Quand il revient, il s’empare du sac de voyage de Flo d’une main, tend l’autre à son fils et lance à la jeune visiteuse :
– « Let’s go !
– Où va-t-on ? »
Bien que ce soit Flo qui ait posé la question, c’est vers son fils qu’Ange se tourne pour donner des explications :
– « Je vais te déposer chez Nanny pour aujourd’hui. Il y a une personne qui est venue me voir et je dois rester seul avec elle.
– Oh ! mais il n’est pas question que je chamboule ton emploi du temps, riposte aussitôt Flo. Je peux très bien ne faire que passer.
– Tu plaisantes ! Tu as dû déjà effectuer deux vols pour me retrouver. Je ne suis quand même pas barbare au point de te mettre à la porte après une entrevue d’un quart d’heure.
– Nanny, c’est une personne qui s’occupe de ton fils quand tu ne peux pas ? » interroge la visiteuse, cette fois intriguée.
– C’est ça, confirme Ange. Parce qu’ici, il n’a plus sa maman. On peut y aller à pied, ce n’est pas loin. »
Flo remarque tout à coup des comportements inopinés chez les passants. Certains ralentissent le pas dès qu’ils s’approchent. Elle remarque aussi l’insistance de quelques regards et devine que dans leur dos, ceux-ci continuent à se poser sur eux. Sur eux, ou plutôt sur lui...
– « Ma parole ! Tu es une célébrité ici aussi. J’étais loin de me douter que tu avais traumatisé autant de monde.
– En effet, j’ai beaucoup de succès... murmure Ange avec ironie. Certains attendent que je sois mort pour dormir sur leurs deux oreilles. Et je suis aussi très surveillé.
– Je voudrais que maman vienne à la maison... » intervient tout à coup le garçon en tirant sur la manche de son père. Ange ne répond pas. « Mais pourquoi elle ne peut pas venir ? insiste-t-il.
– Je t’ai déjà expliqué.
– Mais moi, je veux voir maman.
– Tu as ton papa. Et tu as Nanny. Elle est gentille Nanny ?
– Oui. Mais je veux quand même voir maman.
– Je sais que tu veux voir ta maman. A moi aussi elle me manque. Mais un jour on ira la chercher tous les deux.
– Quand alors ? Demain ?
– Non, ce ne sera pas demain. Ce sera un jour magique. Ce sera un très beau jour, avec un très beau soleil dans le ciel. Et là, on retrouvera ta maman. Mais pour avoir le droit à un beau jour comme ça, il faut montrer que l’on est courageux et patient. Tu sauras montrer ça ? » L’enfant, d’une mine boudeuse, hoche la tête d’un signe affirmatif. Ange se tourne vers Flo : « C’est toujours la même litanie. Il est triste. C’est normal.
– Le pauvre ! commente à son tour Flo. Ce n’est pas exagéré de penser que vous représentez un danger Fati et toi ?
– Ils ont très bien compris que je tiens compte d’elle pour agir... »
Ange s’interrompt. Son regard se fixe sur une porte. Il s’y dirige aussitôt et sonne. L’instant d’après, une jeune femme ouvre et un sourire ensoleille aussitôt son visage dès qu’elle aperçoit l’enfant. Quelques paroles échangées en anglais, sur le palier. Puis le garçon embrasse son père, entre chez Nanny et la porte se referme.
Ange indique ensuite la direction à Flo :
– « Il faut continuer par là... Tu as déjeuné ?
– Oui. Dans l’avion.
– Tu ne veux rien d’autre ?
– Non. Et toi ? Tu n’as pas déjeuné ?
– Non. Mais le repas de midi ici, tu sais, il est frugal. Je vais aller m’acheter une part de pizza et un fruit au type du coin et ça ira... »
Pour atteindre la pizzeria, quelques dizaines de mètres suffisent. Le tenancier paraît déjà bien connaître Ange, car il l’aborde avec une certaine familiarité dans le ton et une aisance qui n’a rien de très british. Mais une fois de plus, le leader attire l’attention. Les clients installés aux tables paraissent s’intéresser davantage à sa présence qu’au contenu de leurs assiettes. Dès son entrée, le brouhaha ambiant s’est soudainement atténué et l’on voit des têtes se pencher ou se retourner tout en échangeant des chuchotements. Mais Ange ne paraît nullement s’en préoccuper. Il agit comme s’il était seul et mord à pleines dents dans la pizza chaude et fumante que lui a remise le tenancier.
Puis il reprend le bagage de Flo et, après avoir indiqué une direction en pointant sa pizza, il invite celle-ci à poursuivre la route. L’instant d’après, retentit la mélodie d’un portable. C’est celui d’Ange. La pizza change de main, mais Ange parvient à caler le téléphone contre son épaule et fait donc passer le sac de voyage dans la paume libérée. Flo se propose de l’aider, soit en reprenant son sac, soit en tenant la pizza, mais d’un mouvement de la main Ange fait comprendre que ça va, tout en s’engageant dans sa communication téléphonique, elle aussi en anglais. Alors, la jeune invitée se contente de le suivre, les bras ballants.
Vient le moment où Ange doit sortir les clefs. Cette fois il n’a plus trop le choix. Il doit raccrocher, afin de tenir le reste de sa pizza entre ses dents, ce qui lui donne la possibilité d’attraper son trousseau. Alors, Flo s’écarte pour le laisser passer, mais l’instant d’après celui-ci l’invite à entrer la première.
Impressionnée, Flo promène son regard de long en large sur les lignes et détails de l’intérieur douillet et cossu. Se fondant harmonieusement dans le cadre traditionnel du cottage, un mobilier cosy, qui emprunte les formes épurées du design.
– « Ouah ! belles conditions pour un exilé.
– Avant de venir ici, j’ai connu des conditions bien différentes. J’ai pris le maquis avec Fati, Houria et mon gamin. On vivait dans la montagne avec presque rien. Fati était enceinte. Elle ne pouvait pas accoucher à l’hôpital. En plus, c’était l’hiver. Alors, on a dû s’arranger. Et après, on devait s’occuper d’un tout-petit, qui venait de voir le jour et qui ne savait que téter sa mère. »
Ange s’approche du répondeur téléphonique : « Tu veux savoir quelles conditions je préférais ?
– Oh, je devine... celles du maquis.
– Exact. »
Voyant qu’Ange veut écouter ses messages, Flo s’écarte. Elle en profite pour inspecter la salle de séjour avec sa table basse, son canapé en cuir et un fauteuil qu’elle avait déjà repéré dans l’ancienne habitation. Le lieu est propre et parfaitement rangé.
– « Assis- toi ! » entend-elle dire dans son dos. Elle hésite et choisit finalement le canapé.
L’instant d’après, il est face à elle :
– « Désolé, je vais devoir encore te laisser, le temps de me doucher. Mais en attendant tu peux prendre quelque chose. Café ? Digestif ? » Flo ne sait pas. « Thé ?» Flo hésite encore. « Cigare ?
– Tu fumes le cigare ? interroge la jeune invitée, soudain intriguée.
– Je plaisantais.
– Si tu as un alcool. Un whisky du pays, par exemple... Mais juste une goutte, alors... »
Ange pose deux verres à apéritif sur la table basse. Il les remplit avec précaution, puis lève le sien :
– « A la journaliste...
– Tu as le poste ? interroge la jeune fille avec une soudaine frénésie.
– On a le temps de voir ça... répond Ange dans un sourire.
– Tu ne m’as même pas demandé si j’avais réussi mes examens.
– Si tu es venue, je suppose que c’est parce que tu as tes diplômes en poche. Je me trompe ?
– Non. J’ai été reçue », répond Flo en regardant le fond de son verre.
Ange s’écarte de son invitée et s’arrête devant un meuble Hifi. Il met une musique, mais élève peu le volume pour n’obtenir qu’un fond sonore. Flo devine qu’il s’agit de chants corses et cela l’étonne soudainement d’entendre des mélodies si apaisantes et si peu agressives dans une région où l’on fait si souvent sauter des bombes.
Ange a quitté la pièce. Seule, dans ce cadre agréable, avec cette musique, cet alcool... Flo se sent progressivement envahie et bercée par une douce impression de volupté. C’est comme si une brise légère et caressante venait envelopper les voiles du navire de ses songes. Mais après réflexion, elle se rend compte aussi qu’elle est influencée par le contexte. Elle a retrouvé Ange et bientôt sur la passerelle de son beau navire, elle pourra voir le rivage tant espéré de ses rêves.
Quand Ange revient, il porte une autre tenue et ses boucles brunes sont un peu humides. Il propose un autre verre à Flo et se ressert. Puis il prend place sur le divan à côté d’elle, mais il s’assoit en s’arc-boutant vers l’avant, ce qui donne un arrondi à ses épaules.
– « Je n’en reviens pas, constate Flo en croisant les jambes de manière ostensible. On dirait que tu n’habites même pas chez toi, tellement tout est rangé et nickel. J’ai du mal à croire que c’est le même homme qui mettait la pagaille dans nos rues. »
En réaction à la remarque de l’étudiante, Ange libère un léger rire. Puis il réplique :
– « Pour mettre la pagaille dans les rues, comme tu dis, je peux te garantir qu’il faut un sacré sens de l’organisation. Et d’ailleurs tu n’as aucune excuse, tu as assisté toi-même à des étapes de préparation au Comité.
– C’est vrai. J’admets. »
Flo décide alors de se lever. Elle a remarqué une photo qui l’intrigue et décide de s’approcher pour l’étudier de plus près.
– « Par ailleurs, ce n’est pas moi qui m’occupe de l’entretien de la maison.
– Ni de la cuisine ?
– La cuisine, ça dépend.
– Donc, en plus, tu as du personnel, réplique Flo en se redressant. Mais il me semblait que quand on avait des idéaux révolutionnaires...
– Quand on a des idéaux révolutionnaires, poursuit Ange, on n’a pas forcément des conditions plus reposantes qu’un ouvrier...
– Mais je croyais que les riches étaient les ennemis des révolutionnaires.
– C’est caricatural. Et d’ailleurs je n’ai jamais condamné la richesse, mais l’opulence, qui est un excès de richesse. » Ange se retourne pour regarder son invitée : « C’est l’excès que je condamne. Ce n’est pas du tout pareil.
– Je dis n’importe quoi... reconnaît Flo.
– C’est pour ça que tu veux être journaliste, raille Ange.
– Oh ! tu n’as pas le droit de dire ça.
– C’est juste la profession que je visais. »
– Tu ne peux pas viser la profession sans m’atteindre, réplique Flo qui se penche à nouveau sur la photo. Un beau bébé blond au regard bleu semble lui adresser un sourire : « C’est qui ce bébé ? ». Elle s’attend à une réponse aussi banale que rapide, mais Ange demeure étrangement silencieux. « Tu ne vas quand même pas me dire que ?...
– Qu’est-ce que tu crois ? Que j’affiche chez moi les photos des bébés de mes voisins ?
– Où ceux de tes amis, rectifie Flo en retenant un rire ; il a vraiment les cheveux de Titoun.
– Ça, je ne te permets pas... Il s’agit de mon fils, tu entends...»
Flo étudie à nouveau le cliché photographique : « Non, c’est vrai il te ressemble. On voit déjà qu’il a la forme de ton visage. Elle se redresse. Et je sais que ça arrive des histoires comme ça. Même si c’est très rare... En tout cas, il est très mignon.
– Merci.
– Et comment elle peut faire Fati, pour justifier que tu es le père ? J’imagine que ça doit jaser du côté de sa famille et que tout ça ne doit pas arranger la situation...
– Comme tu l’as dit, ça n’arrange rien à la situation...
– Je ne vois que deux solutions, réplique Flo... La première serait de voir dans les teintures de cheveux. Mais demande aussi à ton ami Titoun de changer de couleur...
– Et la deuxième ?
– La deuxième quoi ? Ah oui ! La deuxième solution ajoute Flo en se rasseyant, c’est que tu puisses avoir l’aide et le soutien de journalistes...
– Tiens tiens !
– Quoi “tiens tiens ! ”C’est moi qui devrais dire : tiens tiens !... Car des journalistes qui connaissent le fond de l’histoire aussi bien que moi, à mon avis, il n’y en a pas. Malheureusement, je suis bâillonnée.
– Par qui ?
– Par toi !
– Et pourquoi ?
– Avec tout ce que j’ai appris sur toi, j’aurais pu écrire le scoop du siècle. Mais c’est impossible. Mes mots n’auraient eu aucun écho. On n’aurait pas pu me comprendre, ni me croire. Pire, j’aurais été grillée.
– Quel gâchis...
– Oui, comme tu dis : quel gâchis...
– Oui, c’est comme moi... A cause de journalistes véreux, je ne peux même pas faire entendre la cause révolutionnaire alors que maintenant, je rencontre tous les jours des gens qui voudraient la soutenir.
– Peut-être que ces journalistes ne sont pas véreux, mais simplement soucieux d’une neutralité que leur dicte leur conscience professionnelle.
– Ah... Dans ce cas, il faudrait savoir comment définir la neutralité. Supposons... une journaliste qui interviewe un leader révolutionnaire. » Un sourire s’échappe des lèvres d’Ange. « Bien sûr, c’est juste une supposition. Et maintenant supposons encore que cette journaliste a été séduite par cet extrémiste et qu’elle rêve de coucher avec lui. Cette journaliste est-elle neutre ou non ?
– Oui, comme tu dis c’est une supposition, répond Flo un peu piquée par la nature de la question. Mais il ne sert à rien de faire des suppositions quand on ne connaît pas d’exemples et moi je ne connais aucune journaliste qui se comporte ainsi.
– Ah... tu n’en connais aucune, mais moi j’en connais une... Alors, elle est neutre ou non ?
– Mais moi je n’en connais pas et en tout cas cela ne peut pas me correspondre puisque je ne suis pas encore journaliste. Toutefois, en ce qui me concerne, il est vrai que le rêve d’exercer ce métier me rend vulnérable. Il représente tout pour moi. Cela ne veut pas dire que j’accepterais de me compromettre en couchant avec n’importe qui pour avoir le poste, mais n’étant pas journaliste, je ne suis pas non plus moi-même et dans ce cas, je peux succomber facilement à certains désirs incontrôlables.
– Et si tu deviens journaliste ?
– Si je deviens journaliste, alors dans ce cas, je me sentirai assez forte pour ne pas... me laisser influencer.
– Vraiment ? Quelle force ! » Ange se penche vers son invitée : « Il faut faire attention avec moi. J’ai le pouvoir de lire les pensées...
– Oh, mais tu pourras lire, si tu veux... C’est complètement indiscret car j’ai le droit à une intimité et à une vie privée, mais bon... je ne vais pas non plus chercher à contrarier la volonté divine. »
Sans la moindre explication, Ange se lève du canapé, fait quelques pas, se relaisse tomber dans le fauteuil. Alors, il prend soin d’orienter le meuble afin de se retrouver juste face à son invitée. Puis il se se met à la fixer, comme s’il analysait un tableau, d’un œil averti.
« Il y a en moi quelque chose qui t’étonne ?
– Je ne t’avais pas encore connue aussi incisive. Mais c’est bien. Apprends à aiguiser ton esprit critique. » Nouveau silence, puis Ange ajoute d’un ton posé : « Avec moi, il faut que tu saches : je ne délivre pas de passe-droit.
– Je n’en ai pas besoin, riposte immédiatement Flo. Je croyais que...
– Que quoi ?
– Que j’étais Calliope.
– Maintenant, il faut savoir si tu as vraiment développé ton potentiel. Tout d’abord, te sens tu prête à guerroyer pour n’importe quelle cause ?
– Aucun problème.
– Ne pense pas qu’il s’agit là simplement de faits ordinaires. Glaner des informations ne suffit pas. Il faut savoir mener un véritable travail d’investigation et parfois cela demande que l’on s’infiltre dans des filières.
– Mais qu’est-ce que tu crois ? Je peux m’infiltrer dans n’importe quelles filières, même celles de la mafia !
– Et tu te crois aussi capable de vivre dans des conditions épouvantables de conflits armés et de supporter la folie meurtrière...
– Oui... je sais ce que tu penses... Que je suis née dans le coton, que je m’illusionne au sujet des lointaines petites images entrevues par la petite lucarne de la télé... que je ne suis pas capable de tenir le coup face à des situations de chaos avec des guerres qui s’enlisent dans l’horreur. Mais ce n’est pas vrai. Je suis née pour faire ce métier à risques. Je ne fais que suivre ma bonne étoile. Et ma bonne étoile me demande d’être présente là où il faut témoigner. Aussi, pires seront les injustices et plus je m’entêterai comme une bourrique pour donner assez de virulence à mes témoignages, et ceci pour qu’ils puissent avoir un véritable écho et ne pas ressembler à ces images banales de télé que l’on découvre sans grande émotion en mangeant sa soupe. Tu ne me fais pas confiance ?
– Ce n’est pas la question. Il est plus facile de décréter ça quand on est au chaud dans une maison où rien de grave ne peut arriver que lorsque l’on vit l’événement dans l’instant présent. Je te garantis qu’il existe des situations qui font que le moral s’effondre, même quand on a du métier.
– Je ne dis pas le contraire. Mais dans ce cas je m’effondrerai et ensuite, je me relèverai... » renchérit le jeune invitée.
Ange, cette fois, ne réplique pas. Il fixe l’étudiante puis, en esquissant un sourire, il ajoute :
– Tu as de quoi noter ?
– Non... ce n’est pas possible... tu vas vraiment me filer ton contact ? Oh ! mais si c’est vrai... c’est le plus beau jour de ma vie ! Mon agenda est dans mon sac. »
Ange alors, se lève :
– « Je pars chercher le papier avec les indications. Attends-moi.
Ange a disparu dans la pièce voisine. Aussi, elle ne le voit pas quand celui-ci prend une chaise pour atteindre le haut d’une armoire. Là, il sort les pièces d’une arme de sa cachette. La musique venant de s’arrêter, Flo épie les moindres bruits. Ange réajuste avec précaution le chargeur. Flo entend un déclic, mais il est à peine audible et elle ne s’en soucie pas. D’ailleurs, elle entend aussi la porte grincer et voit revenir Ange.
En entrant, il fait mine d’enfouir une main dans la poche arrière de son pantalon, mais en réalité ses doigts crispés retiennent avec agilité le revolver. Il avance, glisse le long des meubles et parvient expressément à cacher l’arme derrière un des livres de sa bibliothèque. Alors, il se rassoit dans le fauteuil.
– « Que vas-tu faire une fois que je t’aurai donné le contact ?.... s’empresse-t-il de demander à sa jeune invitée.
– Après ? répète Flo surprise par la question. Après, je te remercie.
– Et puis ?
– Et puis... je reprends mon sac, je vais à mon hôtel. Là, je contacte ma famille qui ne sait même pas où je suis et je m’occupe aussi de réserver des billets d’avion car j’ai bien l’intention d’être chez moi demain.
– Et bien dans ce cas, je peux te garantir que tu ne seras pas chez toi demain...
– Quoi ! » s’exclame Flo, soudain inquiète.
Ange se lève, fait mine de marcher au hasard puis s’adosse contre la bibliothèque.
– « Je ne raconte pas d’histoire.
– Tu veux dire que l’avion va s’écraser ? Qu’il va y avoir un attentat ?
– Mais tu ne vas même pas quitter le pays.
– Et pourquoi ?
– Pourquoi ? Parce que tu n’iras même pas à ton hôtel et pourquoi tu n’iras pas à ton hôtel... parce que tu ne quitteras pas cette maison.
– Je ne sais pas à quel jeu tu joues. Je n’en connais pas la règle.
– Mais... qui te parle de jouer ? Je n’ai pas les contacts.
– Que dis-tu ? interroge Flo, soudain blême.
– Je dis que je n’ai pas les contacts, parce que de toute façon je n’ai jamais eu ce genre de contacts...
– Mais alors pourquoi ?... » gémit la jeune fille. Elle n’a pas le temps d’achever sa phrase. A la vitesse de l’éclair, il s’empare de l’arme et braque son invitée. Le geste est si violent que Flo a un mouvement de sursaut.
« C’est pas drôle du tout... » réplique Flo en se levant soudainement. « Si tu pouvais me retirer ce jouet de devant la figure, je crois que je pourrais avoir un meilleur angle de la situation.
– Ne bouge pas ! » hurle cette fois Ange. De nouveau inquiète, elle étudie le visage de son supposé agresseur et ne remarque pas le moindre signe de plaisanterie. « Tu ne bouges pas et tu ne dis pas un mot. » Cette fois Flo choisit d’obéir. « Tu es tombée dans un piège. Les contacts, c’était seulement pour t’empêcher de parler. Comme le reste. » Ange, cette fois, s’avance vers son otage et colle le canon de son arme contre la tempe. « En vérité, je suis ici parce que je suis en fuite. J’ai tué quelqu’un. » Flo tente un pas de recul pour éviter le contact du canon contre sa tempe. « Pas un geste, j’ai dit !
– Tu as tué qui ?
– Silence ! Est-ce que tu crois que je vais tout te raconter !... »
Flo sent tout à coup un bras qui lui sert la gorge. Puis elle est entraînée avec une violence inouïe, vers une pièce voisine... Puis à nouveau, la voilà brusquée par son ravisseur qui la force à descendre les marches d’une cave. Le bras qui lui sert la gorge lui permet à peine de respirer :
« Désolé pour toi, mais je dois m’entourer de précaution. D’ici, on ne devrait pas entendre le coup de feu. Mais ça va être rapide ; tu ne vas pas souffrir. »
A nouveau, il ajuste avec précision le canon du revolver sur la tempe de sa prisonnière : « Tu ne trouves plus rien à me dire ?...
– C’est parce que tu m’ordonnes de me taire, fait remarquer Flo.
– Tu pourrais au moins prononcer une parole pour essayer de sauver ta peau... Tu pourrais au moins m’envoyer en Enfer.
– Tu as raison ! Je suis d’une totale passivité », réplique cette fois l’otage. Alors, elle fouille dans sa poche et en retire un euro cinquante, qu’elle place aussitôt dans la main de son ravisseur.
– Mais qu’est-ce que tu me donnes-là ?
– La rançon. Oui, je sais ce n’est pas beaucoup, mais c’est tout ce que j’ai sur moi...» Elle hausse les épaules. « De toute façon, je ne vaux pas plus... Bien sûr, je dis ça de ton point de vue, puisque tu es le ravisseur. De mon point de vue, évidemment, je vaux au moins cinquante milliards de dollars. Et encore... je suis modeste... Bref, je suis beaucoup trop chère, invendable, en somme...
– Toi alors ! s’exclame Ange qui, cette fois, ne peut s’empêcher de rire.
– Et voilà... mon ravisseur désarmé par le rire. En vérité, je t’ai seulement cru trente secondes. Tu es un excellent acteur, mais... je t’ai trop aimé pour que tu puisses me tromper à ce point.
– Je suis désolée de t’avoir brusquée, mais je voulais quand même te tester. Et puis cela te donne une idée.
– C’est vrai que ces trente secondes ont été tout à fait infernales. J’en ai encore des frissons.
– Maintenant on peut remonter. J’ai les contacts sur moi.
– Vraiment ? » s’exclame Flo, qui a de nouveau retrouvé sa joie de vivre. Alors, sans plus attendre, elle remonte les marches. Cependant, à un moment donné, elle sent son élan interrompue par deux bras qui l’enserrent avec une infinie douceur et aussitôt après dans son dos, la chaleur d’un corps, puis, dans son cou près du creux de ses épaules, un baiser plein de sensualité qui vient se poser et l’étourdir de plaisir.
– « Mais que fais-tu ? demande-t-elle, en titubant légèrement.
– C’est pour me faire pardonner... »
Alors, il la libère et, légère comme un pétale de rose, elle retrouve sa place dans le salon. Mais elle ne dit plus rien et paraît soudainement plus réservée. Même plusieurs longues minutes après, les effets voluptueux de l’étreinte continuent à agir sur elle.
Ange lui fait face, mais il ne s’assoit pas si bien qu’elle est obligée de lever les yeux pour atteindre son visage. Elle se sent soudain écrasée, diminuée par cette haute silhouette solidement campée devant elle. Mais voyant qu’il sort un papier de la poche intérieure de sa veste, elle ramasse son agenda, lequel était tombé à terre au moment de son agression simulée.
Cette fois Ange s’accroupit. Il lui indique ce qu’elle doit noter. Le regard de la jeune fille étudie avec minutie chacun des mots écrits à la hâte sur le document. Elle les détaille, lettre après lettre, comme s’il s’agissait de décrypter l’écriture de hiéroglyphes sacrés.
– « Devenir journaliste, c’est vraiment un moment magique, déclare-t-elle finalement.
– Tu le deviendras vraiment après de longues journées de route », lui chuchote Ange.
Le leader se relève et elle décide d’en faire autant. Puis, sans dire un mot de plus, elle se jette à son cou, couchant sa tête sur son épaule.
– « Merci. Je sais maintenant que mon rêve va se réaliser. Merci. »
D’un geste précautionneux, Ange glisse sa main dans les cheveux de la jeune fille. Peu à peu, ses caresses se font plus empressées, plus fébriles. Il promène d’abord sa main contre sa nuque, puis descend sur ses épaules. Mais à un moment donné, il décide de contenir son geste et saisissant Flo par les avant-bras, il la force à se redresser.
« J’espère que l’on restera en contact... » murmure la jeune invitée.
Ange répond d’un signe affirmatif de la tête. Flo, cette fois, s’écarte. Elle va chercher son bagage resté dans l’entrée. Puis elle revient sur ses pas. « Maintenant, je dois y aller. » Elle approche ses lèvres de la joue du leader, lui applique un baiser. « Adieu ! » Puis elle effectue un demi-tour, croyant le laisser immobile sur place, mais il prend l’initiative de la talonner. Aussi, au moment où elle pose la main sur la poignée de la porte, elle entend une voix tonner dans son dos :
– « Reste ! »
Secouée par cet ordre, Flo ne réagit pas et pas une parole ne parvient à s’échapper de l’enclos de ses dents. Cependant, sa main qui continue à s’agripper à la poignée devient soudainement moite.
« Je vais enfin pouvoir te donner ce que tu m’as réclamé tant de fois.»
Un bruit. C’est le sac de voyage qui vient de s’affaisser sur le sol.
– « Mais pourquoi seulement maintenant ? »
Ange s’avance vers elle, mais elle recule d’autant de pas, jusqu’à se coller contre le mur d’entrée. « Je ne t’ai pas tout dit. Quand tu es parti, j’ai été malade de chagrin. Je suis restée dans mon lit plusieurs semaines. Je ne voulais plus manger. J’étais toute maigre. Un peu plus, j’allais tout gâcher. Mais je me suis dit que je n’avais pas le droit de me comporter comme ça. Je me suis souvenue de ce que tu m’avais dit. Je savais que tu n’allais pas aimer mon comportement. Mais cette expérience m’a changée. Maintenant, j’ai autour du cœur la Muraille de Chine.
– Les murailles ne me font pas peur. »
Ange s’avance encore, tout en posant sur elle un regard de prédateur. Puis, d’un geste prompt, il la saisit par le bras et remarque alors qu’elle tremble.
« C’est l’émotion, on dirait.» Flo confirme d’un hochement de tête.
Alors, saisissant sa main, il la force à la poser sur sa poitrine.
« Tu vois. Tu peux me toucher. C’est réel. Tu ne rêves plus. »
Flo promène ses doigts sur le robuste thorax et goûte à la volupté de ce contact. Puis, sa main remonte, frôle l’épaule, glisse le long du cou. Mais elle n’est pas encore habituée à cette situation ; c’est trop récent, trop inattendu... Bouleversée, elle laisse dégouliner des larmes sur la pente de ses yeux. C’est tous ses chagrins d’avant qu’elle pleure, toutes ses frustrations passées ; ses nuits de solitude et d’espoirs brisés, ses sanglots ravalés et sa honte de n’être jamais assez à la hauteur.
Ange alors se penche sur son visage et embrasse ses joues humides. Puis ses lèvres glissent contre son oreille :
– « Et si je te faisais goûter à un vrai baiser, maintenant, lui chuchote-t-il. Tu veux?
– Oui. Embrasse-moi », supplie Flo, en s’abandonnant au plaisir.
Alors, aussitôt, il vient se presser contre elle et dans cette étreinte fiévreuse, il approche doucement son visage du sien. Leurs lèvres se rejoignent, jetant ainsi dans leur chair des ondes de douceurs sensuelles. Aussi, quand enfin ils se séparent, Flo a l’impression de ne plus pouvoir se contenir ; c’est comme si tout à coup le vase de ses désirs éclatait sous la pression d’un trop-plein. Se plaquant contre Ange, elle l’étreint avec force puis l’assaille de caresses et de baisers fébriles. Mais aussitôt, elle sent des bras forts qui la brusquent. Puis elle est plaquée contre le mur par de violents coups de reins. Ange ne fait que simuler l’acte sexuel, cependant, elle ne peut déjà s’empêcher de libérer des gémissements de plaisir. Et soudain il s’arrête, haletant, comme un fauve en lutte.
– « J’ai tellement envie, gémit Flo. Et depuis si longtemps...
– Maintenant, tu peux être patiente, ma chérie... Nous avons toute la nuit...
– Toute la nuit... répète Flo, et de nouveau des larmes viennent inonder ses yeux. Même en rêve, je n’osais y croire... Je suis tellement heureuse... Oh, mon amour mon amour !...
– Cette nuit et peut-être plus. Mais je dois d’abord voir pour mon fils, ajoute Ange en s’efforçant de reprendre une contenance. Et nous devons aussi dîner.
– Bien sûr. »
Par de petits baisers sur son visage, son cou et jusque dans l’encolure de son chemisier, Ange tente d’apaiser les ardeurs de sa nouvelle compagne. De son côté, Flo s’efforce de se défaire de l’étreinte amoureuse et finit par reculer d’un pas.
Ange lui expose alors le programme de la soirée. Ils retourneront chez Nanny et ils dîneront là-bas, avec son fils. Derrière sa maison, Nanny a un joli jardin bien entretenu avec une terrasse et sur place ils pourront faire un barbecue pour tous les quatre. Ensuite, ils iront tous les deux se promener dans les quartiers du centre de Londres. Après ça, ils rentreront et ils auront toute la nuit pour s’aimer.
Chez Nanny, pas question d’avoir des comportements compromettants à cause de la présence de la nourrice d’une part, mais aussi à cause de l’enfant. Assis autour des braises chaudes, Flo et Ange surveillent la cuisson de la viande. Mais par instants, leurs regards se rencontrent et Flo a l’impression que le sien risque de la trahir, tant il scintille. Alors, elle s’efforce de baisser les yeux vers le sol, ou bien, vers les éclats rougeoyants des braises, mais elle a du mal à garder le contrôle de son navire ; son bonheur est si immense ; ses désirs si torrides...
Le repas est succulent ; dans le jardin, outre le suave fumet de la viande et les parfums des épices, quelques exhalaisons de fleurs plantées sur le haut d’un muret, le chant d’un merle et le bruissement léger des branches d’un saule pleureur secoué par le vent. Flo goûte avec ravissement à ce décor paisible, qui semble en même temps imprégné de douceur et de volupté. Elle a beau détourner ses regards, elle est comme étourdie de sensations. Malgré elle, des visions érotiques viennent hanter son esprit. Elle se voit déjà au moment où il la fait sienne, et ne parvient pas à chasser cette rêverie inopportune qui paralyse ses pensées. Il est vrai que par ailleurs, elle a encore du mal à réaliser ce qui lui arrive ; il est là, près d’elle, et il va lui permettre de réaliser le plus fou et le plus impossible de ses rêves ; cela lui paraît encore inoui, inespéré, incroyable...
Quand ils quittent les lieux et se retrouvent tous les deux seuls, Flo commence par croire qu’ils sont enfin libres ; mais elle avait oublié sa notoriété publique. Là encore, il s’agit d’éviter les gestes qui peuvent trahir la nature de leur relation. Alors, la jeune femme se contente de lui tenir le bras et, comme de vieux amis, ils se promènent dans les rues du centre de Londres. Au moment où ils traversent la Tamise, ils entendent le marteau sourd de Big Ben qui paraît cogner le métal gris des nuages. Il n’est pas encore très tard et il est encore possible de profiter des dernières lueurs de la journée, lesquelles jettent sur la pierre des éclats de dorés et font scintiller dans des tons orangers, les eaux de la Tamise.
S’ils doivent faire preuve de retenue dans les gestes, en revanche les voilà libres de s’échanger des mots tendres. Alors, collant sa tête contre son épaule, Flo laisse échapper quelques paroles de désir : « Si tu savais, j’ai une envie folle de te goûter ; je voudrais déjà te sentir tout contre moi, dans tes bras qui m’empêcheraient de me sauver ; je serais ta captive et tu me porterais le coup de grâce... ». Flo ne fait pas vraiment attention au trajet décidé par Ange qui, tout à coup, la force à dévier vers une alcôve de verdure qui correspond au Jardin de la Tour Victoria. Le tronc d’un arbre leur offre un abri éphémère. Ange en profite pour enserrer sa compagne et lui appliquer un baiser sur les lèvres. Sous l’effet de ce baiser, Flo se sent flancher et du coup, Ange manque presque d’en perdre l’équilibre. Mais il rattrape sa partenaire et la câle contre le tronc. De sa main libre, il en vient alors à enlever un bouton de son chemisier. Ensuite, glissant ses doigts par l’ouverture, il commence par caresser le galbe de sa hanche, puis son ventre, puis remonte jusqu’à sa poitrine. Flo, les yeux mi-clos, laisse échapper un gémissement de plaisir. Aussitôt, il la fait taire d’un nouveau baiser et dans l’élan d’une étreinte si forte qu’un instant, elle leur coupe le souffle à l’un, comme à l’autre.
L’instant d’après il se redresse et demeure un moment aux aguets, tournant son regard tantôt vers la droite, tantôt vers la gauche. Mais à nouveau ses yeux se posent sur Flo : « Mieux vaut rentrer. Ici, on ne peut pas être tranquilles. »
Flo se contente de lui répondre par un sourire. Puis, à son tour, elle se redresse, réajuste son chemisier. Dans l’ombre, elle devine les présences de visages austères qui les scrutent avec une certaine indignation. Mais ce ne sont que des ombres de statues ; celles des Bourgeois de Calais.
Ils retrouvent les bords de la Tamise, croisent le regard d’un marchand de babioles et, quelques rues plus tard, les revoilà dans le quartier où Ange a son pied-à-terre. Flo finit par repérer d’elle-même la rue, puis la porte.
Quand la porte se referme derrière eux, Ange pose aussitôt un baiser dans le cou de sa compagne. Flo répond par une caresse sur l’arrondi de son épaule, mais elle semble avoir soudainement changé de comportement.
– « Qu’as-tu ? lui demande Ange.
– Je réfléchis, c’est tout. En fin de compte Colin n’avait pas tout à fait tort.
– A propos de quoi ?...
– Pendant des années, j’ai été dans une sorte de servitude... »
Ange prend Flo par le bras et l’oblige à la regarder :
– « Tu voulais devenir une grande journaliste, non ?
– Oui. Et pourquoi fallait-il alors que ma vie amoureuse soit pitoyable ? En fin de compte, je n’ai été qu’une idiote, une empotée, une godiche...
– Dans godiche, il y a god.
– Très drôle... réplique Flo en se retournant.
– Regarde-moi. Tu dois savoir que le plus précieux des dons, c’est d’avoir la capacité d’aimer et de se passionner. Tout le reste on s’en fiche...
– Oh, c’est facile pour toi de dire ça ! » s’exclame cette fois Flo. « Toi, tu as tout le monde qui t’aime ! Tu as une femme qui t’aime... Tu as des enfants qui t’aiment et tu as plein d’amis et plein d’admirateurs partout dans le monde, et des admiratrices aussi ! Mais moi, je n’ai rien eu de tout ça !
– Parce que tu crois que ça a été facile pour moi ! » réplique Ange en lâchant le bras de sa partenaire. « Tu me dis ça alors que je suis exilé, séparé de la femme de ma vie et aussi de mon plus jeune fils que je ne suis même pas sûr de voir grandir.» Il se met à hausser les épaules : « Non mais réfléchis un peu à ce que tu dis quand tu dis que tout le monde m’aime. Dans mon propre pays, je ne suis qu’un hors-la-loi, un briseur de paix... Si je fais simplement des discours, des textes, des débats... alors là, je suis un intello et je me retrouve confrontée à des tas d’anti-intellectualistes primaires qui n’ont pas envie de me voir réussir. Et si, par hasard, j’arrive à trouver une solution par une méthode plus radicale... alors dans ce cas, qu’est-ce que je deviens ? Un violent, un dangereux terroriste et je ne sais quoi d’autre... Le plus grave, c’est que je ne suis pas critiqué là où j’échoue, mais là où je réussis... Et en plus de cela, je dois subir tous les clichés racistes qui se font à l’encontre de mon peuple, alors que j’en supporte déjà par rapport au fait que je me suis mis avec une étrangère... Et pour comble, c’est nous qui passons pour racistes... Tu as vu l’effigie de notre drapeau ? Dessus, en plein milieu, tu as la tête d’un africain. Explique-moi comment des blancs racistes pourraient vouloir défendre un drapeau, avec dessus la tête d’un africain... Imagine qu’on fasse ça à l’échelle nationale, qu’on décide de mettre la tête d’un noir ou d’un martiniquais sur le drapeau tricolore... Mais si on fait ça, même les anti-racistes n’en voudront pas...» Un instant, il s’interrompt comme s’il venait d’achever sa plaidoierie. Mais se positionnant face à Flo, il la regarde un instant dans les yeux et ajoute : « Toi, tu sais quand est-ce que tu vas pouvoir retrouver ta famille, ta maison, ta région... mais moi je ne sais pas quand est-ce que je pourrai revoir mon île et ma famille. Voilà. Mais c’est comme ça...
– Si je comprends bien, toi tu te heurtes à la réalité. Et moi, seulement, à mon manque de maturité.
– De la maturité, il nous en manque à tous au départ. Mais après avoir résolu les problèmes de ta propre immaturité, c’est de toute façon l’immaturité des autres qui te fait obstacle... Aujourd’hui, les hommes ne savent plus atteindre leurs rêves... Il y a trop d’ignorance, trop de vanité et trop de jalousie pour ça... Ça ne sert à rien d’envier la vie des autres. Ta vie ne peut jamais être remplacée par celle d’un autre. La différence, c’est que moi, je n’envie personne...
– Non... la différence, c’est que tu as su réussir seul. Alors que moi, il me fallait une aide extérieure...
– Qu’est-ce que tu en sais ? Ce n’est pas vrai. Moi aussi, j’ai eu besoin d’être aidé. Et qui n’a pas besoin d’être aidé ?
– Mais quand même pas au point d’être complètement esclave...
– Et bien dans ce cas, apprends qu’il y a pire.... C’est de n’être jamais aidé. Et au fait de n’être jamais aidé, il y a encore plus bas... c’est de ne pas savoir qu’on est esclave...
– Ah bon ? Eh bien tu vois... Moi, je crois que j’aurais préféré être dans l’étage du bas...
– Trop de fierté... voilà ce qu’il y a dans l’étage du bas de petite tête... » Ange décide cette fois de s’approcher. « Je croyais que je t’avais aidée.
– Pendant des années, j’ai été à tes pieds ; laisse-moi au moins la dignité de me relever... Bien sûr que tu m’as aidée et je t’en serais éternellement reconnaissant, mais... » Flo s’interrompt, hésite...
– « Vas-y... Dis-moi ce que tu veux vraiment me dire...
– Mais ton aide s’arrête-là... et...
– Et quoi ?
– Et si j’étais vraiment moi-même, maintenant, à tes avances, je devrais dire non... »
La réponse de Flo paraît si cinglante, qu’Ange ne trouve de réplique immédiate. Mais il ajoute finalement :
– « Tu pourrais sortir d’ici après avoir refusé les belles nuits d’amour que je peux te donner ? Mais là, c’est de tes regrets que tu vas être esclave... » Flo, cette fois ne répond pas... « Mais tu es libre, bien sûr...
– Tu dis ça, mais tu sais que ce n’est pas vrai... Car c’est toi qui est libre de mettre dans ton lit qui tu veux et quand tu veux... Et bien sûr, ça ne se refuse pas... On ne refuse pas à un dieu... Mais moi, j’ai souffert de ça, tu comprends... Alors maintenant, j’ai besoin de réfléchir...
– Ma parole... je vais même devoir te courtiser... »
Flo décide cette fois de se diriger vers ses affaires de voyage.Elle sort de son sac une trousse de toilettes et indique une direction.
– « La douche, c’est bien par là ?...
– Oui. Tu pourras prendre une serviette dans le placard.
– J’ai ce qu’il faut. Merci. » Elle se tourne vers Ange : « J’ai besoin de me retrouver seule un instant. Et le moment de la douche m’offre cette occasion...
– Prends ton temps. »
Flo referme la porte derrière elle et, peu après, Ange peut entendre tambourriner le long filet d’eau de la douche sur le carrelage.
Finalement, il s’éloigne de la porte et décide de s’asseoir sur le canapé. Mais l’instant d’après, il se relève pour mettre un peu de musique. Il se rassoit et cette fois, il décide d’écouter ses messages téléphoniques. Mais il se relève à nouveau, ceci afin de saisir une bougie sur une étagère, puis une boîte d’allumettes. Il allume la bougie, puis la pose au milieu de sa table basse. C’est alors qu’il entend la porte s’ouvrir. Aussitôt, il se précipite à la rencontre de Flo. Il a alors la surprise de la voir vêtue d’un délicat peignoir de soie. « Tu es belle... » Ange l’invite ensuite à s’asseoir sur le canapé. « Tu veux boire quelque chose ? Un alcool ? Une infusion peut-être...
– Oui, une infusion, je veux bien.
– Avec un peu de miel ?
– Oui. Avec un peu de miel. Merci. »
Aussitôt, Ange disparaît. Mais il revient l’instant d’après avec une tasse fumante.
– Attention de ne pas te brûler. »
Puis il saisit la chaise d’en face et s’assoit.
– « Et toi, tu ne prends rien ?
– Non. Je te regarde boire, simplement. »
Flo se sent tout à coup troublée par ce regard direct posé sur elle. Mais Ange reprend la parole : « Je te désire. Est-ce que tu m’acceptes ? » Pas de réponse. Alors Ange décide d’approcher sa chaise du canapé : « Passe-moi ta main droite... » Sans comprendre, Flo lui tend son bras. Alors il prend sa main et la serre entre ses deux paumes : « Je fais le serment de te combler et de te rendre heureuse au cours des nuits que nous partagerons... » Cette fois, Flo laisse partir sa tête vers l’avant, comme si elle flanchissait sous le trop-plein de ses désirs. Mais elle ne dit toujours rien. Alors, cette fois Ange décide de repousser sa chaise pour s’asseoir à côté d’elle sur le canapé. Puis il la prend par la taille pour l’obliger à relever la tête. « Je vais te poser la question autrement, insiste-t-il ; préfères-tu partager avec moi des ébats ou des débats ?... » Il ébauche un sourire.
– « Des débats », répond Flo dans un soupir, les yeux mi-clos.
Ange laisse échapper un rire. Puis, pressant davantage sa compagne, il approche ses lèvres des siennes :
– Quel sorte de débat ? Un débat amoureux ?...
– Pourquoi me poses tu des questions pareilles ?
– Je veux que tu me dises oui. » Mais Flo ne répond toujours pas. « Est-ce que tu veux de moi ? Je veux que tu me répondes comme tout à l’heure, quand on marchait... » Silence, puis Flo laisse finalement laisse s’échapper un fluet “oui ”. « Dis-le plus fort.
– Oui. Répète Flo, en élevant la voix.
– Tu as vraiment envie de moi ?
– Oui. J’ai vraiment envie... J’ai envie que tu me fasses l’amour. Maintenant. Je ne supporte plus d’attendre.
– Oui, c’est ça, répond Ange, dans un soupir. Laisse tomber toutes tes résistances. Donne-toi entièrement à moi. » Il décide alors de déboutonner sa chemise et Flo décide de l’aider, tout en caressant sa peau. Puis, c’est à son tour à elle : il tire sur la ceinture de son peignoir et, en un rien de temps, effeuille sa partenaire qui se retrouve tout contre lui, en sous-vêtements. Alors, il l’allonge sur le canapé et étouffe ses gémissements par un baiser. Malgré la force de l’étreinte, Flo parvient à dégager ses mains pour promulguer de multiples caresses à son torse robuste qui la couvre. Elle approche aussi ses lèvres de sa peau ferme et virile, se délecte de son odeur, le lèche, l’embrasse... Mais ses gémissements ne tardent à se changer en cris. Elle sent contre ses jambes la dureté de son membre en érection et ses cris deviennent alors un appel pour qu’il la soulage... Mais il commence par couvrir son visage de petits baisers, tandis qu’une main vient dégrafer son soutien gorge et révéler le pommelé de sa poitrine. Peu après, il choisit de se reculer pour lui enlever le bas et Flo se retrouve alors entièrement nue et exposée à son regard.
Ange, dès lors, porte ses mains à son ceinturon. Il le dégrafe, mais lentement, en prenant son temps. Puis il libère son membre viril qu’il présente à sa bien-aimée.
Flo, à nouveau, se sent le jouet d’une soudaine frénésie amoureuse. Sa soif d’aimer est incontrôlable. Une fois encore, elle l’assaille de gestes tendres et se noie dans un bain de sensations sublimes. Mais à un moment, il la serre si fort qu’elle n’est plus capable du moindre mouvement. Devenue sa captive, il peut disposer d’elle à sa guise. Il glisse alors un pied dans son entrejambe et la force ainsi à s’ouvrir davantage. Et soudain, dans un voluptueux coup de rein, il s’enfonce en elle et la fait sienne. Il commence par prendre son temps et à se mouvoir entre ses hanches dans un rythme paisible. Mais peu après, ne résistant plus à l’appel de la jouissance, il se livre à des assauts vigoureux et sans relâche qui viennent alors aviver l’ardent brasier de leurs désirs et laissent échapper des hurlements de plaisir chez sa tendre partenaire.Mais il s’interrompt.
– « Non ! supplie-t-elle. Ne t’arrête pas...
– Nous serons mieux sur le lit », explique-t-il. Alors, il la prend, la soulève, la porte jusque dans sa chambre. Et la voilà de nouveau sous ses assauts virils qui, à chaque coup, font entrer dans sa chair les ondes d’une volupté délicieuse, indescriptible. Aussi, quand enfin il se libère, Flo est si étourdie de bonheur, si pantelante, si proche de l’évanouissement qu’il s’inquiète même de voir son visage changer de couleur. Aussi s’efforce-t-il de la ranimer par quelques baisers, et fait remonter le duvet pour qu’elle n’attrape pas froid.
Flo est restée trois jours et trois nuits chez son amant. Elle s’était donnée avec bonheur à celui qu’elle avait mis tant de temps à attendre. Plusieurs fois, au milieu des draps fripés par leurs ébats, elle s’était unie à lui.
Au début, il n’avait été qu’une photo de presse punaisée sur un mur, celle d’un jeune leader s’exprimant en plein meeting et elle avait commis cette folle imprudence de miser tout son avenir sur cette seule image. Elle ne s’était pas doutée que le voyage serait si long, mais elle n’avait pas deviné non plus qu’il y aurait tant à apprendre et tant à découvrir avant d’atteindre le métier de ses rêves. Mais elle avait fini par voir briller dans la nuit les lumières de ce port qu’elle avait tant espéré rejoindre. Elle, qui au départ, faisait rire par ses questions naïves, elle qu’on ne croyait pas, elle que l’on condamnait à une vie triste et sans horizon... elle avait mis tant de cœur à suivre sa bonne étoile, que son voyage l’avait conduit au-delà de ses espérances.
Oui, le navire chéri de ses rêves était arrivé à bon port et dès lors, elle pouvait goûter au bonheur concret, aussi elle avait l’impression que le reste de sa vie ne serait plus qu’une longue valse de joie et qu’elle aurait toute la terre pour danser.
Pourtant, elle dût quand même quitter son prodigieux amant et cet instant pesa lourd dans son cœur.
Avant qu’elle s’éloigne, il lui avait murmuré ceci :
– « Pas d’excès de zèle. Approche la ligne rouge autant que tu peux, mais ne la dépasse jamais. Maintenant, tu es ma protégée. Je me ferai invisible pour t’accompagner. J’utiliserai le feu et le fer s’il le faut, pour te protéger. Choisis les bons mots, choisis ceux qui savent cibler avec exactitude les vérités cachées... Je ne serai jamais loin quand tu auras besoin de moi. Tu crois te séparer de moi, mais en vérité je vais continuer à te suivre. Adieu. »
Alors, après un dernier baiser, elle s’était éloignée et ne s’était même pas retournée pour chercher à le voir une dernière fois. Elle était partie sous la pluie et les yeux pleins de larmes. Elle n’avait même pas cherché à les essuyer et elle n’avait pas pensé non plus à se protéger de la tristesse du ciel. Elle savait de toute façon qu’elle n’avait pas d’autres choix que d’attendre le prochain soleil pour sécher.
* * *
– « Mademoiselle, le directeur vous demande dans son bureau. »
Étonnée Flo arrondit les yeux :
– « Maintenant ?
– Oui. Maintenant. »
Elle se lève et se rend donc dans le bureau de son supérieur. Par un mouvement nerveux de la jambe, le directeur fait pivoter son fauteuil dans un sens et dans l’autre. Mais sitôt qu’il aperçoit la jeune journaliste, il se redresse afin de se recaler face à sa table de travail.
– « J’espère que vous avez bien réfléchi et que votre décision s’est faite en connaissance de cause. Je vous rappelle que les conditions de vie là-bas, sont épouvantables. Les rues sont des coupe-gorge et on ne trouve pas toujours de quoi manger. Les armes sont partout et les attaques tout à fait imprévisibles. Les lieux où vous devez vous rendre sont bien sûr loin d’être les plus tranquilles. Vous pouvez à n’importe quel moment vous trouver sous des bombardements et il faudra même vous méfier de l’accueil des habitants, car là-bas, il n’y a plus ni foi, ni loi et n’importe qui est capable de n’importe quoi. Et si jamais vous avez besoin d’aide, ne comptez pas trop sur des gens qui pourraient parler la même langue que vous ; ordre a été donné à tous nos expatriés de quitter le territoire. Vous serez donc bien seule. Bien sûr, vous serez accompagnée d’un opérateur de prise de vue, mais un rien peut faire que vous vous retrouvez isolée et sans le moindre secours. Alors, vous acceptez toujours de partir ?
– Vos propos ne me découragent pas, Monsieur le Directeur. Je suis prête à partir et même à rester le temps qu’il faudra.
– Alors si vous persistez, dans ce cas très bien, je vous envoie là-bas. Cependant, j’aimerais quand même vous adresser un conseil : avant de partir, embrassez bien fort votre famille et vos amis.
– Ne vous en faites pas, je penserai à ce geste. »
Il y eut d’abord l’avion. A l’aéroport, un chauffeur les attendait. Puis la route et la découverte d’une ville fantôme dans laquelle des hommes craintifs se terraient. Puis, les bruits d’une guerre sans nom : rafales, sifflements, explosions... Ils sont arrivés à l’hôtel, mais sont restés sur place un court moment, juste le temps d’une rapide collation. Ils ne voulaient pas perdre de temps, tant il y avait à voir, à filmer et à témoigner...
La violence des combats était telle, qu’il fallait se protéger avec des oreillettes pour ne pas devenir sourd. Flo et son confrère avaient trouvé une tranchée boueuse pour s’approcher de la ville qui était au cœur des conflits. Mais ils étaient dangereusement exposés et devaient donc se baisser pour éviter les impacts. Derrière eux, des enfants avaient eu l’idée de les suivre à la queue leu leu. Ces enfants n’avaient plus rien pour vivre et probablement même plus de parents. Aussi, en voyant ces Occidentaux dans leurs beaux habits, ils n’avaient pas hésité à venir en groupe pour faire l’aumône. Flo ne voulait pas qu’ils s’approchent. D’un signe de la main, elle leur demanda de partir. Il ne fallait pas laisser ses enfants s’exposer à un tel danger. Tant qu’ils étaient là, elle ne pourrait pas avancer... Elle espérait qu’un adulte vienne les chercher... mais personne ne semblait se soucier du sort de ces pauvres malheureux.
Et soudain, une déflagration plus violente que les autres fit basculer toute la petite troupe dans la tranchée et pendant plusieurs secondes le sol continua de trembler. Quand Flo redressa la tête, elle pensa aussitôt à repérer les enfants. Quelques uns étaient en pleurs, et peut-être que leurs tympans avaient été atteints, mais tous étaient sains et saufs. Cependant, elle ne les remarqua pas immédiatement car ils avaient voulu quitter la tranchée pour aller observer le cratère formé par l’obus. Les enfants se tenaient tous au bord du vaste trou et l’un d’eux se mit à pousser un cri. Flo commença par les observer d’un œil attendri, mais tout à coup, elle comprit qu’il y avait quelque chose à voir au fond de ce cratère.
Elle demanda à son collègue de rester sur place et escalada le mur de la tranchée pour rejoindre les enfants. Le bord du cratère une fois atteint, elle se mit à plat ventre afin d’étudier le fond. C’est alors qu’elle le vit. Il était posé sur un flanc du cratère et on remarquait assez nettement les deux yeux avec la courbure du nez et dessous les plis de deux lèvres fermées. Il s’était formé sur les arêtes d’un rocher et sans doute était-ce l’explosion qui avait achevé de tailler ainsi la pierre.
En l’apercevant, Flo sentit tout à coup son cœur battre plus fort.
Et d’une voix basse, presque inaudible, elle murmura :
– « C’est le visage de Mars.
Puis elle se tourna vers les enfants :
– Venez. Je vous emmène... »
Commentaires