posté le 26-02-2009 à 00:46:25
CHAPITRE XV
Ange s’est finalement assis. Il attend les autres leaders. Pendant ce temps, il se renseigne au sujet des détails concernant les incidents passés. Comme chacun semble avoir son opinion sur la question, Ange décide donc de donner la parole à Stéphane, celui-là même qui avait reçu un coup sur la tête lors de la bagarre dans l’amphithéâtre.
Mais tout à coup, il lève les bras vers l’avant :
– « Tenez ! Voilà notre arc-en-ciel à tous ! Et Houria, toujours si fidèle. »
Au même instant, entrent deux femmes, l’une pleine de grâce avec ses cheveux jetés sur le côté ; l’autre, qui est Maghrébine, paraît plus âgée. Son visage est marqué de traits grossiers et ses cheveux sont ramassés en un chignon. Le contraste des apparences entre les deux est tel que seule la première peut être l’arc-en-ciel. D’ailleurs, Flo reconnaît Fati, la leader égyptienne. Aussitôt le seuil franchi, celle-ci s’arrête, pose la main sur son ventre. Elle doit reprendre son souffle :
– « Ouf, j’ai couru !
– On va fusiller Titoun, il n’est pas encore arrivé, réplique Ange.
– Oh non, il peut encore servir », répond Fati dans un rire. Puis elle s’avance vers lui, tandis qu’il se lève pour lui faire la bise.
« Et alors, cette A.G. ? » poursuit Fati en s’asseyant.
– « Comme prévu. Je leur ai dit que je soutenais pas. Maintenant, il y en a qui font la gueule.
– C’est pas vrai ! T’as cassé leur mobilisation, alors ?
– Il faut savoir faire la paix, pour savoir faire la guerre », réplique Ange.
Fati pose alors une main sur l’avant-bras du leader :
– « Tu as très bien fait. » Elle se retourne vers les autres : « Comme ça, les grands syndicats, ils verront bien qu’on a un poids, même si on est petit par rapport à eux.» Elle regarde à nouveau Ange : « Et puis, vis-à-vis de l’Université c’est aussi plus facile de nous défendre si on montre que l’on veut cesser les troubles.
– L’essentiel, pour moi, intervient Clio, c’est que pour une fois vous êtes d’accord.» Dans la salle, quelques signes d’approbations se font entendre. Clio saute ensuite de la table sur laquelle elle était assise :
« Bon... Et comme rien doit se passer, moi je retourne en cours. »
Après avoir salué quelques amis, Clio quitte donc le local et aussitôt, d’autres lui emboîtent le pas. Profitant de cette agitation soudaine, Colin a tout à coup cette initiative inattendue de prendre le plateau des boissons et d’en proposer une à Fati. Mais Fati refuse. Il dirige donc le plateau vers Houria, la femme aux traits marqués, mais Fati s’interpose :
– « Elle te comprend, mais ne peut pas te parler. Elle est muette. »
Alors Fati interroge son amie, laquelle lui répond par de petits gestes rapides, après quoi la leader saisit un café et le lui dépose.
Le petit manège de Colin n’a pas échappé à la vigilance de Flo. Dès que celui-ci la rejoint, elle lui adresse un sourire taquin et lui souffle à l’oreille :
– « On dirait que Fati te plaît bien...
– C’est vrai qu’elle est très belle... » avoue Colin
Flo retient un rire et lui chuchote à nouveau :
– « Je te souhaite le même malheur qu’à moi. »
Mais Colin répond par un haussement d’épaules, laissant entendre par là qu’une telle situation serait pour lui fort peu probable.
Tout à coup, Flo a un sursaut. Elle voit entrer dans le local un jeune cocker fou, avec un bandana en guise de collier.
– « Il y a un chien ! » lance-t-elle à travers la salle.
– « C’est le chien de Titoun, explique Fati, Titoun donc n’est pas loin.
– En fait, commente Ange, il est en train de traîner dans les couloirs ; il bavasse avec les uns et les autres et même le chien en a eu marre. »
Flo se sent un peu confuse. Tout le monde a reconnu le chien de Titoun. Mais elle remarque alors que plusieurs têtes se tournent vers l’entrée. C’est alors qu’elle l’aperçoit. Titoun s’est arrêté dans le cadre de la porte. Accoudé contre le chambranle, il joue aux observateurs :
– « Bonjour à tous. Je vois qu’il y a du monde. J’espère que je suis encore désiré.
– Mais oui, on te veut tout le temps ! lance Sylvie avec ironie.
– Tes cheveux ont drôlement poussé ! » s’exclame Lise.
Titoun a une chevelure blonde, légèrement bouclée, qui tombe en carré au-dessus de ses épaules. Cette coiffure paraît adoucir les expressions de son visage. Il finit par avancer et serre la main d’Ange tout en tapotant la tête de son chien.
– « Salut, frère... lance-t-il à Ange.
– Le chien est un peu moins en retard que le maître, commente ironiquement Ange.
– Il court plus vite.
– Il parle moins.
– Tiens, tu dis ça, poursuit Titoun, mais si j’ai un conseil à donner, ça serait de monter une gazette locale. A peine j’étais sorti du R.E.R., que déjà, j’en entendais qui parlaient entre eux de l’altercation avec les fachos. Quant à ton intervention en A.G., c’est pas la peine de m’expliquer, j’en ai déjà tous les détails. Ça circule du bâtiment A au bâtiment L. » Titoun se retourne : « Il est où le blessé grave ?
– Là, répond Stéphane. C’était un coup bien propre ; il n’a pas été grave, mais il aurait pu l’être.
– L’ancien blessé apparemment », poursuit Titoun. « Comme on m’a raconté le truc dix fois, j’ai presque cru qu’il y avait eu dix blessés. » Il se retourne vers Fati : « Alors, à ton avis ? La prof a été neutre ou non ?
– Sûrement pas, affirme Fati. Si son cours est commenté dans tous les couloirs.
– Ça ! confirme Titoun. Elle va bientôt pouvoir signer des autographes. Elle devrait écrire un bouquin : Mémoire d’une victime de l’anti-communisme. »
A cet instant, Ange redresse la tête :
– « Tiens, en voilà une autre, victime... »
Ange vient de remarquer le nouvel arrivant. Il s’agit de Benoît, un militant à l’air jovial et un peu bedonnant. Sa tendance est affichée sur son tee-shirt : le vêtement arbore un drapeau communiste, déformé par la rondeur de la brioche. Sans même se donner la peine de saluer les uns et les autres, Benoît dirige aussitôt ses pas vers Ange et lui serre la main d’une poigne vigoureuse :
– « Salut camarade ! »
Aussitôt, Ange, d’un mouvement martial, lui tourne le poignée :
– « Sois poli, s’il te plaît.
– Eh ! se plaint le militant qui parvient toutefois à se dégager. C’est à cause de mon nouveau tee-shirt que t’es comme ça ?
– La couleur il aime bien, intervient Titoun, mais les outils de travail il n’aime pas...»
Quelques rires font écho aux propos de Titoun.
– « Le week-end dernier, j’ai traversé tout Neuilly habillé comme ça. J’ai pas eu de problèmes », poursuit Benoît tout en observant à l’envers le dessin du drapeau.
– « Mais qu’est-ce que tu voulais qu’on te fasse ? » lance Ange d’un ton moqueur. « On n’allait pas te foutre à poil... » Il se met à rire et renchérit : « Ça aurait seulement remplacé un attentat par un autre.
– C’est pas vrai ! finit par contester Benoît, j’aurais pu aussi me faire agresser ou lyncher.
– T’as pas essayé les arènes d’Arles ? suggère à son tour Titoun.
– Comme arène, y a plus près, laisse remarquer Benoît. Y a les arènes d’Assas. Seulement moi, je suis ni un catho, ni un fou d’Allah... j’ai pas envie de finir en martyr. » Il lève un poing. « Je suis pour la lutte finale ! »
Il se tourne vers Ange : « Alors, quand est-ce qu’on la fait cette révolution ?
– Elle est remise à plus tard.
– Ah !... c’est toujours la même chose... Et les malheureux, qui ont faim, qui sont dans la misère... tu crois qu’ils peuvent attendre, eux ? Si toi, tout à l’heure, t’étais pas allé mettre le bordel dans l’A.G., à l’heure actuelle, ici, il y aurait déjà la grève générale. Mais voilà, maintenant c’est déjà trop tard. Tous les mobilisés sont retournés sagement à leur cours. Même chez nous. Pendant plusieurs jours, dans le local, ça a bien bougé. On y croyait. Et maintenant, plus personne... On est plus que deux. L’autre, il dort. Ah !... c’est vraiment du gâchis, tout ça... »
Quand, le soir même, Flo retrouve l’alcôve tranquille de sa chambre, elle a l’impression que le navire de son âme danse sur des clapots qui le ballottent dans tous les sens. Drôle d’ivresse... Elle ressent alors le besoin de mettre un peu d’ordre à toutes les émotions nouvelles de la journée.
Confrontés à la réalité, ses rêves se retrouvent un peu décalés. Elle a sans doute trop mystifié le portrait d’Ange. Ses songes ont donc besoin de quelques retouches. Elle s’était donc imaginée un visage grave, des gestes solennels, une dignité napoléonienne. Mais en fin de compte son imagination avait dérapé sur des conceptions un peu vaniteuses de la dignité humaine. Ange, heureusement, n’est rien de cela et c’est tant mieux. Il a même une sorte de décontraction naturelle, un allant et une spontanéité qu’on ne remarque jamais chez des représentants officiels. Mais du coup, il devient encore plus un être hors du commun... Aussi, une question vient la tenailler : Et lui ? Comment se perçoit-il ? Alors, elle se repasse le film des événements précédents : la voyante, les cours de Monsieur Sullivan, l’expo, l’article... Vraiment, ces enchaînements sont curieux...
Même si les preuves font cruellement défaut, il lui apparaît évident qu’Ange s’identifie au dieu romain de la Guerre. Elle l’avait bien observé à la bibliothèque ; ce face à face avec la statue antique ne laissait pas le moindre doute. Il avait vu dans Mars, le reflet de lui-même et c’était d’ailleurs vrai qu’il existait entre les deux de troublantes ressemblances. Mais alors, jusqu’à quel degré s’est-il investi dans ce rôle ? Se prend-il pour le dieu incarné ? A-t-il des dons ? Ou bien, est-ce elle qui divague, bernée par de banales coïncidences sans significations particulières ?
Elle a peur de faire un faux pas, de glisser sur la pente des fantasmes. Sans cesse, elle veille à garder les commandes de son navire. Elle doit savoir maintenir le cap. Mais comment lutter contre ces courants qui l’emportent ?...
Bien sûr, le fait de détenir l’un de ses secrets les plus intimes est pour elle une source de bonheur inouïe. Ainsi, ce secret est-il un fil invisible qui la relie à lui. Elle n’est qu’un petit bout de femme qui se fond dans la masse de son public. Elle se tient à distance. Elle ne peut pas, comme d’autres, poser sa main sur son épaule, lui chuchoter des paroles dans l’oreille, le suivre au-delà de l’enceinte universitaire... Bien sûr, en apparence, rien ne semble pouvoir ébranler l’ordre de ses relations. Mais il suffit de si peu ; quelques paroles, un signe. Alors, la minuscule Flo sera tout à coup propulsée sur la scène de ses pensées. Elle deviendra son obsession. Et il ne pourra plus l’oublier.
Elle n’est pas pressée. Elle sait aussi qu’elle va devoir attendre. Avec la perspective des mouvements, il va prendre trop d’importance et c’est certain, il lui échappera. Mais cette agitation ne sera pas éternelle ; peut-être quelques semaines, six mois au pire. Car en fin de compte, à quoi correspondent ces mouvements ? Ils ne sont rien d’autre qu’une sorte de carnaval. Le syndicalisme dicte ses rituels et on se laisse emporter. Besoin de se défouler, d’exorciser, de chasser ses vieux démons... alors, on cherche celui qui deviendra le pantin de paille et on le brûle. Mais avec l’assouvissement des passions collectives, la fête s’achève. Plus de défilés, plus de foules... chacun se retrouve jeté dans la solitude de la vie.
A partir de là, tout le monde délaissera Ange et les autres leaders, mais elle non. C’est même là qu’elle pourra le rejoindre. Elle sera son unique public et il n’adressera ses discours qu’à elle.
Promenant un peu plus loin sa pensée, Flo songe à une autre hypothèse : peut-être même qu’il n’y aura pas de mouvement...
Et sur cette dernière idée, elle finit par s’endormir.
posté le 26-02-2009 à 00:53:16
CHAPITRE XVI
Flo sait que ses cours sont son seul espoir d’atteindre le métier de ses rêves. Aussi, jusqu’à peu, elle s’y était cramponnée comme aux planches d’un radeau. Elle eut donc cette ferme décision de ne pas en louper un seul. Elle s’était même dit qu’elle viendrait en cours malade s’il l’avait fallu, car ce n’est pas une fièvre qui allait faire obstacle à ses rêves professionnels. Mais voilà qu’un terrible dilemme s’était abattu sur elle : Ange retournait au Comité juste à l’heure où commençait le cours de journalisme de Madame Grandvilliers. L’idée d’être enfermée dans un amphithéâtre à quelques dizaines de mètres du local où se trouvait Ange lui parut intenable. Elle décida de ne pas y aller. Mais ne pas se rendre au plus important de ses cours et rompre ainsi le pacte d’assiduité fut pour elle un vrai déchirement.
Pourtant, peu après, elle recommença. Elle sécha le cours de théâtre. Puis celui d’anglais. Elle déserta aussi – sans trop de remords cette fois – un ennuyeux cours de littérature.
Quand Ange n’est pas encore arrivé, où s’il part avant le début des autres cours, alors elle ne reste pas au Comité et se rend dans une partie un peu isolée du grand hall. Là, elle retrouve des copains et copines de cours, mais aussi des militants du Comité ou ceux de d’autres syndicats. A tout instant de la journée, elle est sûre de revoir ce même clan en ce même lieu. Aux heures les plus calmes, comme celles de l’ouverture ou de la fermeture de l’Université, ils ne sont qu’une poignée. Mais aux heures affluentes du milieu de journée, cela devient une ruche agitée de près de cent étudiants. Formé après l’intervention d’Ange en amphi, ce groupe est en fait un fragment résiduel de la mobilisation qui a volé en éclat.
Assis à même le sol, les étudiants forment le plus souvent un arc de cercle. On y parle politique, mais pas seulement. C’est un vrai bazar à paroles. On y traite des sujets les plus futiles, comme des plus sérieux. Parfois, on rit sur des évocations fallacieuses, mais l’instant d’après, le ton peut virer à la réflexion philosophique, puis changer de nouveau et prendre une tournure polémique. Quelques uns en profitent pour allumer des joints et la drogue illicite passe alors silencieusement d’une main à l’autre. D’autres apportent leurs boissons et sandwichs, faisant de ce lieu, une aire de pique-nique. Il n’est pas rare de voir un ou deux musiciens rejoindre le groupe et alors, quelques accords de guitare suffisent à balayer le fourbi des discours ambiants. Aussi, à l’unisson on chante, ce qui fait rentrer un peu de poésie dans le cœur et un peu de bonheur dans les yeux. C’est d’ailleurs un des rares coins de l’Université où la musique est autorisée à tous moments. Ailleurs, cela risque de déranger les cours.
Flo aime s’y rendre pour discuter, écouter la musique et chanter. Elle refuse de toucher au joint, mais apprécie de goûter quelques bières. Dans ce groupe elle a sa place et pas la moindre : elle rapporte les dernières nouvelles du Comité, parlant d’Ange ou des autres. Flo trouve une écoute ; on l’interroge pour connaître des détails. Alors, avec bonheur, elle explique d’un ton expert comment évolue le dossier.
Formés en Droit, Ange et Fati sont tous les deux chargés de la partie juridique. Titoun s’occupe quant à lui de rassembler les documents nécessaires. Restent les travaux de rédaction et de présentation. Pour cette dernière partie, différents militants du Comité se relayent.
Quand Flo se rend à nouveau dans les locaux du Comité, elle apprend que Fati et Ange doivent cependant élaborer, en dernière étape, une confrontation. Certains points du dossier restant obscurs, il n’y a donc pas d’autres choix que de réunir dans un amphithéâtre les différents concernés et de les faire parler entre eux.
Installée derrière le bureau, Fati dresse la liste des personnes à convoquer : Madame Shulbert, les vigiles... Pendant ce temps, Ange, assis sur une des tables centrales, manipule quelques pièces du jeu d’échec. Flo remarque qu’il est concentré, mais elle ne sait pas s’il réfléchit aux propositions de Fati ou à des solutions de stratégies de jeu. Titoun, quant à lui, est allé dans la salle des ordinateurs pour se connecter sur Internet, mais de dos à la porte qui est restée ouverte, il peut malgré tout continuer à suivre le fil de la discussion. Dans le local, quelques militants se sont installés çà et là, soit sur des chaises, soit sur le sol. Ils écoutent eux aussi. Parmi eux, il y a surtout des garçons : Jeff, Philippe, mais également Chris. Quant à Flo, elle a choisi de s’asseoir sous le grand panneau mural. Ainsi, elle se trouve dans la direction du regard d’Ange.
A un moment donné, Fati redresse la tête :
– « Bien sûr, nous devons quand même convoquer les provocateurs du départ.
– Ne fais pas ça ! réplique Ange. De toute façon ces types-là, on connaît déjà les raisons : ce sont des fachos.
– D’accord, poursuit Fati. Malgré tout tu ne peux pas accuser sur des a priori...
– Quoi ! interrompt Ange. Tu appelles ça des a priori ! Et quand ils entonnent des chants nazis ! Et quand ils choisissent de frapper ! Ce sont des a priori ça !
– Moi... j’en connais un autre, qui n’est pas toujours contre le fait frapper.
– Ah, s’il te plaît, ne me compare pas à eux. Moi, je n’agis jamais dans une attitude haineuse, tu le sais.
– Il faut quand même montrer que l’on privilégie le dialogue, non ? intervient Lise.
– Mais est-ce que j’ai dit de ne pas privilégier le dialogue ? Je n’ai jamais dit ça. Seulement, moi, je n’accepte de dialoguer qu’avec des gens respectables.
– Alors dans ce cas, conclut Fati, tu dois te montrer respectable, toi aussi, en les acceptant. »
Ange, cette fois, se lève et indique une direction avec la main :
– « Dans l’amphi, là-bas, où on devra aller, il y a deux portes. Si les fachos entrent par l’une, moi je sors par l’autre ! »
Aussitôt, en réplique aux propos d’Ange, s’élèvent des cris de protestations que d’enthousiastes applaudissements viennent par ailleurs couvrir.
– « Mais pourquoi réagir d’une façon aussi catégorique ? s’étonne un militant.
– Parce qu’il faut avoir le courage de ne pas trahir sa propre conscience, s’interpose Philippe qui alors, se tourne vers le leader : Ange, tu ne dois pas céder...
– Formidable... lance à son tour Fati. On va proposer une confrontation sans confrontation, des victimes mais pas de coupables... C’est un drôle de tribunal, quand même...
– Mais ici ce n’est pas un tribunal, corrige Ange et nous, nous ne sommes pas des juges. Nous sommes les représentants d’une fédération militante. Notre rôle est seulement de défendre des personnes. Et en plus, pas n’importe lesquelles.
– Ce n’est pas une raison pour ne pas laisser parler tout le monde.
– Mais en ne laissant pas parler tout le monde, je ne suis pas injuste.
– D’accord ! tu réagis ainsi pour ne pas être injuste. Alors moi non plus, je ne veux pas être injuste. Je jette les papiers à la poubelle ! »
Nouvelles exclamations. Ange se rassoit, soupire, pose ses mains sur son visage.
Titoun s’approche à son tour :
– « Mais fais-lui du charme Fati...
– Toi, ta gueule ! » réplique aussitôt Ange, qui paraît vraiment contrarié.
– « Ma gueule, comme tu dis... se défend Titoun, c’est pour Fati que je l’ai ouverte.
– De toute façon, ça ne servirait à rien, je n’ai pas son sens inné de la justice, ironise Fati. Et rien ne vaut la pureté de ses propos qui ne doivent pas être salis dans des dialogues, avec qui ? des intouchables ? – que dis-je ! – Ils sont même pire : ce sont des incommunicables. Hein ? C’est bien ça ? on risque de salir tes mots. Ou c’est autre chose ? Tes oreilles, peut-être ? Non ? alors, c’est quoi qui risque d’être sali ?»
Les propos de Fati déclenchent aussitôt des rires aussi celle-ci, tout en haussant les épaules, décide de conclure :
« Bref, rien que de la fierté masculine, tout ça...
– Bon... finit par conclure Titoun d’un air décisif, si chacun reste sur sa position alors, remédions à cette solution ultime et sacrée : le vote.
– On va encore perdre du temps, signale Ange. Mais si Fati persiste et signe...
– Je persiste et je signe.
– Dans ce cas, celui qui aura la minorité des voix devra se retirer.
– Entendu, répond Fati. »
Flo doit quitter les lieux. Le cours qui suit est celui de Monsieur Germont. Cette fois, elle ne peut pas le louper. Étonnant paradoxe, dans les couloirs de l’Université on raconte que le véritable fondateur du Comité, c’est lui. Mais il est aussi l’un des plus pointilleux concernant l’assiduité. Flo l’avait d’ailleurs vu avec Pacôme : le professeur n’aime pas voir les étudiants sécher les cours et traîner dans les couloirs. C’est donc à cause de lui qu’elle doit, pour la première fois, quitter le Comité en laissant Ange derrière elle. Elle a cependant constaté que les cours de linguistique sont si ardus qu’il est risqué de les interrompre. Ainsi, le seul fait d’en manquer un suffit à rendre incompréhensibles les suivants. Chaque cours apporte son lot d’expressions et de termes nouveaux qui s’empilent au fur et à mesure. Un seul niveau manque et c’est tout l’édifice du savoir qui menace de s’effondrer.
Mais cette fois, les dernières minutes semblent longues à l’étudiante. Quand enfin, le cours s’achève, Flo n’attend pas. Elle se rue vers la sortie, file comme sur des semelles de vent vers les locaux du Comité. Elle ralentit cependant, au moment de s’engager dans le couloir sombre. Quand elle arrive sur le seuil, elle comprend : il est parti. Ils sont tous partis. C’est trop tard.
Un peu dépitée, elle retourne vers le fond du hall, là où siège habituellement son clan. Elle le repère : ils sont une trentaine, cette fois. Mais elle remarque aussi qu’elle n’est pas seule à le rejoindre. S’orientant dans le même sens, ses trois amis Vincent, Sylvie et Carole, quittent eux aussi le cours de Monsieur Germont. Elle les salue et puis, ensemble, ils retrouvent la petite troupe. Ils sont accueillis.
Avec l’arrivée de Flo et de ses amis, on se remet à parler du Comité, mais l’étudiante s’interroge, ne comprend pas... Pourquoi toujours ces mêmes histoires de clivages ? Pourquoi sans arrêt ces méchants coups de sabots entre durs et modérés ? N’y a-t-il vraiment aucune solution d’entente possible ?
– « Ce sont les tendances inéluctables du changement, explique Vincent. Les modérés sont des réformistes. Ils veulent des méthodes douces. Ils tolèrent tous les points de vue, tant qu’il n’y a pas de casse. Ils optent pour le dialogue et la compréhension. En cela, ils rassurent et ainsi, il parviennent facilement à mobiliser. Mais comme ils veulent toujours éviter de se fâcher avec les uns et les autres, ils ne sont pas très efficaces et n’avancent jamais très loin.
Les durs, quant à eux, ne croient plus aux réformes. Ils sont pour des solutions radicales de changement. Ce sont souvent des révolutionnaires, parfois des hors-la-loi. Comme ils se donnent une grande liberté d’action, ils parviennent facilement à attirer l’attention. Mais leurs méthodes font peur. Elles laissent attendre des dérapages. Aussi, ils réussissent difficilement à mobiliser et deviennent souvent victimes de leur isolement. »
Alors de nouvelles questions viennent brûler les lèvres de l’étudiante. Elle laisse finalement s’échapper d’autres phrases aux intonations interrogatives. Elle n’interroge personne en particulier. Elle s’adresse à tout le groupe et peut-être aussi à elle-même. Mais elle veut savoir. Comment les autres voient-ils Ange ? Lui font-ils confiance ou non ?
Sur ce point, les avis semblent partagés. Les uns ont plus confiance en lui qu’en Fati, car il n’hésite pas à agir. C’est donc toujours du concret. Mais d’autres se méfient. C’est quand même un Corse. Là-bas, les atavismes sont tenaces. Il y a des armes partout, même dans les cartables des mômes. On pense alors à la mafia, à la vendetta, à Napoléon...
Alors, Flo a ce soupir : ‘Oui, c’est bien une fatalité. Les conflits entre tendances sont inéluctables.’
posté le 26-02-2009 à 01:00:41
CHAPITRE XVII
Flo a compris, comme chacun. Ange ne serait pas avantagé par le choix du vote. Il représente la tendance minoritaire du Comité. La décision de Titoun de soutenir la position de Fati fait pencher encore un peu plus la balance. Quand l’Assemblée Générale Extraordinaire a lieu, Ange ne parle presque pas. Juste quelques paroles pour prétendre qu’il agit selon ses convictions intimes et qu’il ne veut pas se mentir à lui-même en faisant passer les partisans des idéologies fascistes pour des personnes respectables.
La seule inconnue est alors dans le chiffre que totaliseraient les majoritaires. Victoire écrasante ou serrée ? Pendant plusieurs jours, on palabre sur le sujet et même dans les autres organisations militantes on échafaude des pronostics.
L’amphi qui a été réservé cet après-midi-là au Comité est bondé, car même les adhérents des Universités voisines n’ont pas hésité à se déplacer.
La procédure retenue pour ce référendum est le vote à mains levées. Celui-ci s’établit selon un rituel déjà bien rôdé. Deux militants de tendances adverses parcourent les allées pour compter les mains au moment où celles-ci se lèvent. Chacun ensuite annonce le nombre obtenu. S’il n’est pas identique, on recompte jusqu’à obtenir des résultats similaires.
Mais surprise : au moment où les mains se lèvent pour soutenir tour à tour le oui ou le non, la victoire des uns sur les autres n’apparaît pas de manière manifeste. Seul le comptage de ces forêts de bras tendus peut donc rendre compte du choix qui est retenu. A peine une dizaine de votants font la différence. Les questions concernant l’extrême-droite constituent en fin de compte un sujet tellement sensible, qu’une bonne partie de la majorité n’a pas hésité à se rallier à la tendance la plus musclée. Ange a perdu, mais dignement.
Pour Flo, cette défaite qui rase la victoire ne fait qu’accentuer sa certitude en un parti pris injuste. La position d’Ange est la plus sensée, mais il y a eu trop de démagogie, trop d’a priori, trop de peurs stupides et infondées. Ange n’est pas dangereux. Son respect pour les valeurs de la démocratie est même plus appuyé que chez beaucoup d’autres qui se prétendent pourtant modérés. Mais il est victime de discrimination. On l’a jugé à sa tête, à son accent, à ses origines. Et Flo a même appris le pire : il a également des ennemis au sein du Comité. Certes, ils ne sont pas nombreux, mais ils sont déterminés et exercent alors certaines pressions pour le voir partir, estimant qu’on n’a pas besoin d’un Napoléon-bis.
Arrive enfin ce jour, où sont convoqués les différents témoins. Dans le Comité, c’est l’effervescence. Ange a tenu à venir, lui aussi, mais quand Fati et Titoun se lèvent pour se rendre dans l’amphi, lui ne bouge pas. Il les regarde alors partir et entraîner dans leur sillage, comme des comètes, la longue file de leurs fidèles sympathisants.
Une fois les derniers disparus, les locaux du Comité retrouvent une étonnante quiétude. Jusque là, jamais le local ne s’était révélé si vaste, ni si vide, car seuls quatre militants sont restés avec Ange, dont Clio, la seule fille.
– « Quelqu’un veut faire une partie d’échec ? demande Ange.
– Tu vas encore me battre... répond un des militants.
– Vous n’avez qu’à vous mettre à deux contre moi. »
Le militant avance la proposition aux autres et l’un d’eux accepte de faire équipe avec lui. Ange et les deux garçons se placent alors de chaque côté de l’échiquier et chacun se hâte de placer les pièces.
– « Je peux rester regarder ? » interroge Flo, qui voit là une opportunité.
– « Bien sûr », répond Ange.
Là voilà officiellement admise. Jamais, elle ne l’avait autant approché, au point de s’intégrer dans le cercle intime de ses amis.
En fin de compte, elle a l’impression de jouer, elle aussi, une partie d’échec. Mais les pièces de son échiquier ont une taille humaine et le jeu se déroule dans sa propre vie. Il est le roi et elle, un simple pion. Son but : s’approcher. Étape par étape. Car elle le sait ; même un petit pion peut mettre le roi en danger.
Elle aurait pu exulter en remportant sa dernière victoire. N’est-il pas désormais plus facile de dialoguer avec lui ? Ses beaux yeux sombres, ne vont-ils pas se poser sur elle plus souvent ? Mais Flo n’est pas euphorique. Elle ressent au fond d’elle la tristesse de ce jour. Elle se sent abandonnée comme il l’est lui-même en cet instant. Elle trouve que Fati et Titoun ont été cruels et a presque de la compassion pour lui.
Pourtant, Ange semble présenter une décontraction habituelle. A un moment donné, il décide même de chanter. Les paroles sont corses et s’élèvent dans une douce harmonie plaintive. En même temps, sa main déplace une pièce. Puis, il attend. Les deux militants qui lui font face ont l’air quant à eux beaucoup plus tendus. Ils réfléchissent, ils hésitent. Après s’être concertés par quelques chuchotements, l’un d’eux choisit d’avancer une pièce.
Ange interrompt tout à coup son chant :
– « Ne fais pas ça... »
Intrigués, les deux militants cherchent sur le jeu le piège caché. L’un finit par le trouver et explique à son coéquipier :
– « Mais oui, si tu avances là, après il peut bouger son cheval et avec sa tour il fait échec et mat. »
L’autre militant s’adresse à Ange :
– « Ce n’est pas notre faute. Tu nous déconcentres.
– C’est un chant qui parle de mon île, explique Ange ... »
Ange, à son tour, se concentre sur le jeu. Par dérision, un des joueurs adverse entonne Petit papa Noël.
Mais tout à coup, le leader se redresse :
– « Chut ! »
Le militant se tait, mais ne comprend pas la raison de cette injonction soudaine.
« Il y a des personnes qui arrivent. »
Cette fois, tout le monde prête l’oreille. C’est alors qu’une silhouette apparaît dans le cadre de la porte : celle de Lise.
– « Vite ! c’est Fati qui t’appelle ! »
Le jeu d’échec est renversé. Les pièces roulent sur le sol. Tel l’éclair, Ange fonce vers l’amphithéâtre. Les deux joueurs choisissent alors de le rejoindre.
Quand Ange arrive, c’est la cohue. Mais tous aussitôt le remarquent. Lui, n’hésite pas. Il se rue à l’intérieur de l’amphi et, repérant déjà les coupables, il se jette d’un bond dans une rangée, escalade un banc, saute sur une table, revient sur le sol, agrippe des vêtements... Des cris s’élèvent, semant à travers tout l’amphi un vent de panique. Mais les militants d’extrême-droite ne cherchent pas à riposter. Ils prennent la fuite et détalent aussi vite qu’ils le peuvent. Ange continue cependant de les poursuivre jusque dans le hall. Enfin, comprenant qu’ils ne reviendront plus, il retourne sur ses pas.
Dans le hall, des étudiants arrivent de toute part et entourent le leader en l’acclamant. Parmi eux, la bande de Pacôme et celle de Benoît. Ensemble, ils se dirigent vers l’amphi. Et pendant ce temps, raisonne la voix de Fati :
– « Nous leur avons proposé le dialogue et ils ne nous ont pas pris au sérieux. Nous sommes désolés des conséquences que cela a donné. Mais nous avons agi au mieux. Nous vous tiendrons au courant pour la suite de cette concertation. Merci pour votre participation et, j’espère, à bientôt. »
Fati éteint le micro. Elle s’apprête à descendre de la tribune, mais en redressant la tête, elle se rend compte tout à coup qu’une longue ligne de militants, au fond, bloque les sorties de l’amphithéâtre. Parmi eux, il y a Ange. Alors, elle se met à chercher Titoun du regard et le remarque, debout sur un banc, en train de jouer le chef d’orchestre.
Finalement, elle décide d’aller rejoindre Ange et se fait suivre alors par les autres étudiants prisonniers. Cependant, aussitôt, la muraille des militants réagit par des huées et des sifflements. Ange, qui voit arriver Fati, choisit alors de s’écarter du groupe, pour aller à sa rencontre.
– « Ils t’ont insultée ?
– Non, répond Fati. Ils ont surtout agi par provocation. Ils ont commencé, en proposant une motion absurde qui était d’interdire de circuler avec des verres d’eau lesquels devaient être considérés comme une arme. Et après ça a dégénéré...
– Logique, non ? Ils ont remarqué que tous ceux qui pouvaient les faire taire n’étaient pas là et ils en ont profité.
– Il n’y a pas que ça. Ils ne font pas confiance aux jugements et décisions de la Commission disciplinaire. Ils la croient orientée. »
Ange et Fati voient alors arriver Titoun :
– « Moi, j’ai voulu arrêter tout, tout de suite, explique Titoun. Mais Fati a préféré continuer.
– Oui, par respect pour ceux qui étaient venus... » Elle interroge Ange : « Tu peux leur demander de nous laisser passer ? »
Ange fixe Fati d’un air supérieur. Un sourire de malice se dessine sur ses lèvres :
– « On va voir... »
Il se retourne vers la ligne des militants qui bloquent les sorties et jette de grands gestes vers l’avant. Aussitôt, des silhouettes s’écartent, mais le passage qu’ils ouvrent est long et étroit comme le goulot d’un piège. Les étudiants prisonniers hésitent. Les plus courageux, finalement, se lancent dans l’étroit couloir et entraînent les autres. Mais la réaction des occupants est alors immédiate ; cris, éclats de rires, huées, déclenchent une véritable cacophonie sonore.
Puis, dans ce brouhaha explosif, des paroles scandées qui s’élèvent, tandis que des doigts se pointent vers ceux qui s’échappent :
– « On vous a eu ! On n’est pas des faux culs ! »
Titoun, à son tour, s’engouffre dans le passage :
– « Ah ! un peu d’air frais.
– On vous a eu ! On n’est pas des faux culs ! »
Titoun lève les bras et hausse la voix :
– « Le spectacle de marionnettes est terminé ! Circulez y a rien à voir !
Ange prend le bras de Fati et lui adresse un sourire:
– « Viens avec moi ! »
Fati hausse les épaules :
– « De toute façon, leurs réactions, je m’en fiche.
– On vous a eu ! On n’est pas des faux culs ! »
Au moment où Ange entraîne Fati dans le couloir humain, les paroles scandées s’atténuent progressivement, par respect pour le leader, lequel sent alors des bras l’épauler dans un geste de solidarité fraternelle. Ils atteignent finalement le hall où un groupe de chercheurs, plantés à une distance d’observation, semblent étudier avec une certaine curiosité, l’étrangeté de ce phénomène sociologique. Dégagé du couloir agité, Ange lâche le bras de Fati. Mais les irréductibles quittent à leur tour l’amphithéâtre et reprennent leur monocorde chanson :
– « On vous a eu ! On n’est pas des faux culs ! »
Cependant, tout à coup, les clameurs sont relayées par de soudaines exclamations festives. Aussitôt des têtes, se tournent vers les grandes baies vitrées et c’est là que se révèle le spectacle inopiné : pure et légère comme des peluches de coton, la première neige de l’hiver dégringole en silence.
– « Il neige ! » hurle une voix d’un ton victorieux.
Comme si la neige était un présent du ciel et l’occasion d’une réconciliation.
Flo, elle aussi, affiche un bonheur triomphant. L’injustice est réparée. Le pesant face à face entre Fati et Ange a finalement trouvé un heureux dénouement. D’ailleurs, les perspectives du Comité s’annoncent même plus prometteuses : les dernières provocations ayant permis de révéler au grand jour les vrais fautifs, la défense du dossier au Conseil de discipline, par le Comité, devient tout à coup plus limpide. Et ce n’est même pas là, la principale bonne nouvelle ; car si le Comité réussit à obtenir gain de cause, alors, les autres syndicats devront s’incliner. Et comment ne pas songer déjà à cet espoir qu’ils auront, grâce à la coordination internationale, d’occuper le devant de la scène au cours des mouvements ?
Au Comité, dans une ambiance carnavalesque, on décide de trinquer pour fêter la réconciliation. Mais, très vite, on en vient à des sujets un peu moins plaisants. Il faut rattraper le temps perdu, réorganiser une Assemblée Générale qui doit, quant à elle, se passer pour le mieux afin de faire oublier la précédente. Convocations, retranscription des débats, organisation des étapes suivantes du dossier : tout cela doit tenir dans les jours et semaines qui précèdent les vacances de Noël. Pas question d’étendre les délais car les enjeux suivants sont bien trop importants.
Pour Flo, toutes ces prérogatives sont autant d’espoirs de revoir Ange dans les locaux du Comité. Pour venir, elle use toujours du même prétexte. Si elle n’est pas accompagnée de Colin, elle prétend alors qu’elle va l’attendre dans les locaux. Tous ont fini par remarquer son emballement pour les activités du Comité. Aussi, on la laisse, sachant qu’elle finira tôt ou tard par s’allier à leur cause.
Du coup, leur roman ne progresse plus qu’à la vitesse d’une tortue : parfois, les deux étudiants avancent de trois pages ; parfois, ils n’en remplissent même pas une et il leur arrive également de ne pas dépasser un misérable paragraphe. Mais pour Flo, ce rythme convient à merveille : tant qu’ils doivent saisir du texte, elle n’a pas à s’empêtrer dans des explications pour justifier sa présence dans les locaux.
Pourtant, son comportement n’a pas changé. Spectatrice passive et inerte, scotchée à sa chaise ou à son coin de table, presque toujours muette, elle se contente de l’observer. Serait-elle réservée ? ou simplement sur ses gardes ? Il n’y a que dans ses pensées que ça s’agite : Qui est-il ? Un dieu, vraiment ? Parfois, certaine de détenir un secret phénoménal, elle songe encore avec un esprit de défi, qu’un jour où l’autre, elle apparaîtra dans le jaillissement de clarté de cette révélation nouvelle et qu’elle deviendra alors la pièce maîtresse de son échiquier. Mais lui, toutefois, ne semble rien soupçonner et, au fil des rendez-vous au Comité, c’est toujours les mêmes situations qui se présentent, à quelques nuances près.
Il y a quand même une petite modification dans l’attitude de l’étudiante. Celle-ci ne fixe plus avec la même insistance le visage d’Ange. Elle a aussi appris à s’intéresser aux autres leaders. Dès lors, elle les écoute, rêve moins, sait faire preuve d’attention. Un jour, elle décide de s’interroger à leur sujet. Pourquoi Titoun et Fati n’exercent-ils pas sur elle, le même magnétisme qu’Ange ? Titoun, pourtant, avec ses yeux clairs, l’éclat blond de sa chevelure ondulée et la grâce angélique de son visage, a la splendeur séraphique d’un envoyé du ciel. Son tempérament railleur et tranquille rend compte par ailleurs d’une nature imperturbable. Combien de cœurs a-t-il égratigné ? Flo ne sait pas. Mais beaucoup sans doute.
Quant à Fati, dont la beauté est une sorte de grâce subtile teintée d’orientalisme... c’est une ensorceleuse, elle aussi. Sa droiture, la douceur naturelle de ses gestes, son humeur pondérée, ses discours posés... tous ces attraits, harmonieusement combinés entre eux, la rendent sublime à chaque instant et dans chacun de ses mouvements. Car elle sait être belle sans artifice et à cette vénusté-là, aucun cœur ne peut être indifférent.
Mais malgré le venin de séduction qu’ils possèdent les uns et les autres, il n’y en a qu’un seul à l’avoir atteinte : c’est Ange. Elle n’est pas insensible au charisme des autres leaders, mais ce ne sont que des impressions fugaces. D’ailleurs, pour l’essentiel, leur attrait vient de leur proximité avec Ange et comme si le charme de celui-ci avait déteint sur eux. Enfin, elle se doute bien que déjà contaminée par des rêves qui lui donnent la fièvre, elle est – pour ainsi dire – vaccinée.
Personne ne peut donc prendre la place d’Ange. Elle devine bien que ce type de relation risque fort de la mener nulle part, mais elle ne peut résister à ce courant qui l’entraîne et, pour l’instant, elle goûte donc à sa présence dans le local.
Une fois de plus, il est là. Installé avec Titoun derrière le bureau, ils sont penchés sur des feuilles. Chacun équipé d’un stylo, ils procèdent à des corrections, rayent, placent des annotations, surlignent, entourent et, à certains moments se concertent entre eux pour vérifier leurs choix. Ce jour-là, Fati est absente : elle doit animer l’antenne dans sa radio. Le local paraît tranquille car les principaux militants qui l’occupent semblent s’affairer à différentes tâches. Aussi, Flo a rejoint le petit groupe des oisifs qui bavardent à proximité des tables centrales. Venue là pour se servir de boisson, elle cherche alors à retarder l’instant. Par moment, elle le regarde et comme il a la tête penchée, cela lui paraît plus facile.
Accroupie près du bureau, l’autre Flo procède à des rangements et de temps en temps, elle interroge les leaders afin de savoir si elle doit préserver tel document ou jeter tel autre ? Mais tout à coup, celle-ci brandit un magazine et se tourne vers Flo :
– « Tiens, tu te souviens de celui-là ?
– C’est quoi ? intercepte Ange
– En lisant un article dedans, elle s’est sentie mal ; c’est elle qui nous l’a dit...
– Fais voir ? »
La suite se produit dans un étrange effet d’irréel. La militante pose le magazine sur le bureau. Ange s’en empare, jette un œil sur la couverture et consulte son sommaire. Alors, après avoir tourné quelques pages, il l’ouvre en son milieu, le referme aussitôt. Puis son regard se braque sur Flo.
L’étudiante a pâli. Pour elle, l’attitude d’Ange ne fait aucun doute. Il a vu l’article sur Mars et il a compris. Mais en même temps, le voilà trahi lui aussi. Ainsi, cet instant espéré est donc bien arrivé. Mais comment Flo, peut-elle cacher son trouble ? Elle n’a plus que cette solution : prendre la fuite. Elle n’essaye même pas de prévenir Colin... Effectuant un volte-face, elle se dirige vers la sortie.
– « Reste ! »
C’est Ange qui vient de parler.
« Tu ne voulais pas un café ? » Il lui tend un gobelet : « Tiens ! »
Flo s’approche. Mais elle n’en revient pas : à présent, ils se regardent dans les yeux. ‘C’est parce qu’il sait que je sais’, se dit-elle. Elle saisit le gobelet.
« Appelle aussi ton ami. »
Elle obéit comme une automate et part chercher Colin. A son tour, l’étudiant est servi. Puis, Ange se tourne vers Titoun et lui chuchote quelques paroles confidentielles. Aussitôt, Titoun se lève et disparaît dans la salle des ordinateurs.
Flo, tout à coup, sent se fendre la carapace de sa timidité. Une même idée la taraude : Il sait... Aussi, à présent, elle n’est plus la même ; elle est comme une Cendrillon en plein bal. Si elle pouvait, elle danserait.
Alors, avec Ange, elle se met à dialoguer. Elle donne son âge : dix-neuf ans. Puis, elle échange quelques banalités et, déjà, elle devine que plus jamais le contact entre eux deux ne sera le même.
Mais tout à coup, on entend un rire. Puis, la tête de Titoun apparaît dans l’embrasure de la porte de la salle des ordinateurs.
– « Ça n’a aucun rapport. » Il fait signe à Ange : « Viens voir... »
Ange se lève et les deux leaders disparaissent dans la salle voisine. Flo ne comprend pas : que font-ils ? Mais elle sent que Colin lui donne un coup de coude.
– « C’est foutu pour la saisie. C’est notre texte qu’ils ont repéré...
– Notre texte ?
– Mais oui, notre histoire. Je suis sûr que Titoun parlait de ça, quand il a dit : Ça n’a aucun rapport.
– Mais tu n’as pas retiré la disquette ?
– Tu vois bien que je n’ai pas eu le temps. »
Flo a l’impression de recevoir une douche glacée. Mais non... ça ne peut pas être ça... Pourquoi, son navire se mettrait-il soudainement à virer de bord ? Pourquoi, alors qu’elle atteint un moment magique, l’enchantement aussitôt s’évanouit pour céder la place à un scénario catastrophe ?
Mais lorsqu’elle voit réapparaître les deux leaders, elle comprend qu’elle ne peut plus mettre en doute la version de Colin. Ange et Titoun les fixent en silence. Elle a honte, mais elle trouve une parade : elle décide de parler la première.
– « De toute façon, on ne vous gênait pas. Et puis, c’est comme si on était transparent. Vous ne vous êtes même pas aperçu que Colin n’était pas en 4ème année. Pourtant, c’était dans son amphi qu’il y avait eu l’histoire du verre d’eau jeté sur la prof. Alors, comme on n’existait pas, c’était normal qu’on veuille en profiter.»
Ange et Titoun se regardent et échangent un sourire :
– « Qui vous a conseillé ? demande Ange.
– Il n’était pas au Comité, répond cette fois Colin.
– Comment ça Il n’était pas ? Au début, il n’était pas, maintenant il est ?
– Je crois, répond évasivement Colin.
– Il faut donc regarder parmi les derniers inscrits », déduit Titoun.
Colin pince ses lèvres. Il se sent pris au piège. Il n’avait pas du tout envisagé le risque de dénoncer un ami.
Flo, quant à elle, se laisse envahir par d’étranges pensées. Non, elle n’avait pas rêvé... Elle avait bien vu sa réaction...
– « C’est Jeff ? » interroge Ange, le doigt posé sur une liste. Silence. Ange s’adresse à Titoun : « Si c’est lui, il n’y a pas de problème. Mais je dois savoir.
– Oui, c’est lui, avoue alors Flo. Il voulait seulement nous rendre service.
– Je sais. Il n’y a rien eu de grave. Mais nous, nous devons quand même prendre la précaution de vérifier. » Ange saisit ses clefs sur le bureau.
« Combien de temps vous faut-il, pour le finir, votre roman ?
– On sait pas. Si on fait vite... »
Ange attrape ensuite son blouson, puis tout en l’enfilant, il ajoute :
– « Prenez votre temps. Je vous laisse l’ordinateur.
– Tu t’en vas ? interroge Flo.
– Je finirai demain. »
Un dernier signe de la main et Ange disparaît dans le couloir sombre.
– « Ouf, soupire Colin. J’ai bien cru qu’ils allaient nous mettre dehors. »
Flo n’y avait pas songé une seule seconde.
« C’est beaucoup mieux comme ça. Maintenant, nous ne sommes plus des clandestins. »
Flo ne prête pas d’attention aux propos de Colin. Trop de pensées bouillonnent dans son esprit. Elle ne comprend rien à l’enchaînement des faits. Pourquoi d’abord ce magazine, puis après, cette idée de les piéger ? Colin se sent plus libre, mais elle, au contraire, a l’impression de s’emprisonner dans des questions sans fin.
Mais soudain, elle comprend ce qu’elle doit faire. Elle se lève, prévient Colin qu’elle n’en a pas pour longtemps, puis elle se rue hors du local. Dans le hall, elle continue sa course jusqu’aux portes de sorties. Elle pousse un battant et aussitôt un vent glacé vient la gifler. Elle n’a pas pris son manteau, mais qu’importe. Elle sort, ne prend pas le chemin du R.E.R. comme habituellement, mais se dirige vers les parkings. Là, elle finit par l’apercevoir. Aussi, rassemblant ses dernières forces, elle se remet à courir. Ange se retourne et la remarque. Alors, elle se poste bien en face de lui et tout à coup elle lui verse ce trop plein de non-dits, de paroles secrètes. Elle sait qu’il n’y a pas d’autres choix :
– « Tu crois que je ne t’ai pas vu, quand tu as ouvert le magazine ?
– Qu’est-ce que tu as vu ? interroge Ange en la fixant.
– Je t’ai vu vérifier le contenu d’un article !
– J’ai fait ça ? Et alors ?
– Et alors... Je t’avais vu aussi à la bibliothèque, le premier jour où tu étais venu. Tu étais à l’exposition. Tu t’étais installé en face de la statue du dieu Mars.
– Ah oui ? Et quel rapport ?...
– Tu sais très bien quel rapport. C’est toi qui fait semblant de ne pas comprendre !
– Ah bon ? Tu crois ça. Et alors pourquoi je ferais semblant ? »
Pourquoi ? Flo ne sait pas exactement. Mais elle comprend de toute façon qu’elle n’obtiendra pas les réponses qu’elle espère.
– « Pour rien... » répond-elle sur un ton tout à coup apaisé. « De toute façon, ça n’a plus trop d’importance.
– Rentre ! tu vas attraper froid.
– Merci pour l’ordinateur », ajoute Flo.
Puis, elle se tourne et repart, portée par le vent, en direction des bâtiments universitaires.
posté le 26-02-2009 à 01:05:31
CHAPITRE XVIII
Le cœur serré, Flo pose ses yeux sur la page ouverte du calendrier. Quinze jours au moins sans aller au Comité, sans voir Ange. Quinze jours qui vont ressembler à une éternité.
Maintenant qu’elle parvient à dialoguer avec lui, elle ne sait plus. Elle est certaine qu’il ne dit pas tout, mais chaque fois, les arguments carrés qu’il utilise pour ses réponses la font dévier de ses convictions intimes. Quand elle est avec lui, elle le croit. Mais dès qu’elle le quitte, elle retrouve ses propres certitudes et rage de ne pouvoir avancer dans l’élucidation du mystère.
Tout à coup, il lui vient une idée. Mars, n’est-il pas le dieu de la Guerre ? Or, voilà justement un sujet sensible, un sujet qui heurte. Impossible qu’il soit indifférent à des idées pacifistes.
Et comme, aujourd’hui même, elle le voit pour la dernière fois de l’année, elle réfléchit à une occasion de lui parler.
Au moment du déjeuner, elle trouve une opportunité. Il est seul avec Fati et Houria. Titoun a dû partir de manière imprévue pour aller enfermer son chien chez lui. Il a levé trois fois la patte contre le sapin de Noël qui orne le hall et le personnel ATOS n’en veut plus. Les deux autres leaders doivent donc attendre son retour. Installés sur les hauts tabourets de la cafétéria, ils paraissent facilement abordables.
Enfouissant sa gêne dans un semblant d’allant de bonne humeur, Flo va donc à la rencontre d’Ange :
– « J’ai remarqué qu’il y a beaucoup de pacifistes, ici. Des gens qui sont contre la guerre. Tu soutiens leurs causes ?
– Qu’est-ce que tu veux que je soutienne ? Ces personnes sont isolées. Elles ne sont regroupées dans aucune organisation.
– Mais toi, tu penses quoi par rapport à la guerre ? »
Ange, cette fois, fait signe à Fati, qu’il préfère aller parler ailleurs. Avec l’incessant brouhaha de la cafétéria, pas commode de débattre. Il demande ensuite à Flo de le suivre. Il ne va pas très loin, juste dans une pièce voisine en principe réservée aux repas des ATOS, mais inoccupée en cet instant.
Après avoir repoussé le battant de la porte, Ange s’assoit contre un coin de table et Flo en fait alors autant.
– « De quelle guerre veux-tu me parler ?
– Je ne te parle pas d’une guerre en particulier...
– Mais si tu ne proposes pas un contexte précis, je ne peux pas te répondre.
– Je te parle de l’idée de guerre, en général, comme il y a ceux qui sont systématiquement opposés aux armes et soutiennent des politiques pacifistes. »
Ange, un instant, fixe l’étudiante en silence. Sans doute qu’il n’est pas dupe. Mais il paraît alors réfléchir à une manière de traiter le sujet sans trop se trahir :
– « Tu crois vraiment que c’est en déblatérant des clichés sur la paix qu’on est vraiment concerné par les désastres de la guerre ? Si on retire les tyrans, les pervers et autres monstres... qui n’est pas sensible à la souffrance des autres hommes ?
– Ceux qui veulent faire la guerre, vraisemblablement.
– Et pourquoi ça ? Parce qu’ils sont des pions manipulés par un régime ou parce qu’ils veulent se battre ?
– Les deux.
– C’est forcément les deux ?
– Oui, à mon avis... Comment pourrait-on librement décider d’aller se faire massacrer sur un champ de bataille ? »
Ange se lève, effectue quelques pas en direction d’un poster punaisé dans la salle, mais il ne paraît pourtant pas s’intéresser à l’image.
– « A mon avis il existe quand même des situations où ne pas se battre est pire que se battre.
– Dans un but défensif... çà, je suis d’accord, admet Flo. La guerre peut-être une solution. Mais il y a aussi les guerres offensives.
– Mais si un pays est trop faible pour se défendre lui-même et qu’il risque d’être massacré, soit par une dictature, soit par un peuple exterminateur étranger, ce n’est pas une bonne chose que de vouloir venir à son aide ?
– Bon, d’accord, admettons ces deux cas...
– Mais ces deux cas supposent déjà que tu soutiens la cause de la guerre, interrompt Ange en reprenant appui contre la table.
– Pas exactement, conteste Flo, car cela ne veut pas dire que je considère la guerre comme nécessaire et vitale.
– Tu crois vraiment qu’en étant nécessaire et vitale, une guerre serait plus agréable à vivre ?
– Oui, car au moins elle aurait un sens.
– Et tu ne penses pas que certaines guerres sont nécessaires et vitales, quand par exemple, elles servent à réguler la surpopulation ou à mieux répartir les richesses ?
– Non. Car il peut y avoir d’autres solutions. Il peut y avoir des politiques de baisse de natalité et on peut très bien éduquer les gens...
– Tout à fait d’accord. Mais dans ce cas, il ne faut pas voir le problème dans la guerre.
– Et pourquoi ? s’étonne Flo qui redresse alors la tête.
– C’est logique. S’il est dans la guerre, il ne peut pas être ailleurs. Si on assomme les populations avec cette idée que seuls les conflits armés sont responsables du malheur des hommes, alors tout le monde croit qu’on ne fait pas rentrer le mal si on refuse la guerre. Mais c’est faux. »
Flo demeure un instant un peu troublée par les explications :
– « Désolée, mais je ne comprends pas très bien...
– Tu ne veux pas comprendre, en vérité...
– Et pourquoi ?
– Tu restes attachée à des rêves de l’enfance. Cela te rassure.
– En fin de compte, tu me trouves naïve, réplique Flo, cette voix vexée.
– Tu as aussi pleins de qualités et notamment une envie d’évoluer et je remarque que tu t’accroches.
– C’est pour ça que tu acceptes de parler avec moi ?
– Oui, c’est pour ça.
– Seulement, il y a la naïveté qui vient tout tuer... »
Ange libère un léger éclat de rire, mais il a ajoute : « Il y a un grand personnage de l’histoire qui a été très naïf dans sa jeunesse et pourtant on est bien loin de se l’imaginer.
– C’est quand même pas Napoléon ?
– Si ! Il a d’ailleurs failli être tué pour ça. Il fut enlevé par le général Paoli, un royaliste qui voulait rattacher la Corse à l’Angleterre pour échapper à la Révolution française. Paoli haïssait les révolutionnaires et Napoléon qui en était un, l’avait pris pour un bon ami. Mais ça, ce ne sont pas des faits qui se racontent dans les manuels scolaires...
– Alors lui, ce Napoléon, pour la guerre, bonjour !
– Oui... Il n’empêche qu’après la Révolution, il fallait encore guerroyer contre les pays voisins pour défendre la toute nouvelle démocratie. Dans l’Antiquité, les Grecs et les Romains ont connu ce même souci.»
Flo sent tout à coup le besoin de se trouver une position plus confortable. Elle décide de s’asseoir complètement sur la table, puis elle replie vers elle ses jambes et pose sa tête sur ses mains.
– « Je ne vois pas, poursuit-elle, pourquoi on serait naïf en voulant croire qu’il existe des solutions bien meilleures que la guerre.
– Si tu insistes, réplique Ange, alors explique-moi pourquoi avec des paroles qui prônent la paix, on ne parvient pas à mettre un terme aux conflits...
– Parce qu’il y a des populations manipulées...
– Manipulées pour le combat ou pour d’autres raisons ?
– Je parle seulement des propagandes qui incitent les gens à se battre...
– Et les autres propagandes ?
– Elles sont moins risquées.
– Elles ne peuvent pas provoquer des guerres ? »
Flo, cette fois hésite :
– « Pas directement, en tout cas...
– Essaye seulement d’envisager, ce que peut défendre une propagande. A savoir, des lois discriminatoires auxquelles s’ajoutent de considérables inégalités financières et des méthodes répressives violentes et aveugles... Est-ce que là, on ne fabrique pas, d’une certaine façon, un climat de guerre ? »
Instant de silence, puis l’étudiante accepte de confier :
– « Je commence à comprendre... Il ne sert à rien de critiquer la guerre si on ne commence pas par critiquer la propagande, par exemple...
– Voilà ! ou d’une manière générale des situations qui mènent au conflit », lance Ange qui aussitôt se lève pour se rapprocher de Flo.
– « Mais comment penser qu’il peut être trop tard pour éviter d’autres solutions que la guerre ?
– Quand les vrais problèmes ne sont pas résolus au bon moment, il se crée une situation de crise avec, au niveau de la population des tensions de toutes sortes : des sentiments d’injustice, d’humiliation, d’orgueils exacerbés... La seule issue, c’est que ça explose. C’est comme toi, si on ne cesse de t’embêter... tu auras envie de piquer une grosse colère...
– Je n’aime pas du tout me mettre en colère, mais c’est vrai que je préfère ça au fait d’accepter n’importe quoi et de subir en silence. » Flo lève alors les yeux vers le leader : « De toute façon, je ne voulais pas t’accuser...
– C’est pourquoi ta question du départ n’a pas de sens, réplique Ange. Tu me connais déjà assez pour savoir que ce n’est pas du tout dans ma nature de soutenir des situations sordides de conflits et de penser que les horreurs de la guerre n’en sont pas. J’ai d’ailleurs horreur de l’horreur. Moi, j’aime tout le contraire de l’horreur : j’aime la beauté et ce qui va avec. Je ne serais pas un révolutionnaire si j’acceptais ces situations de guerres décadentes sans qu’elles me révoltent moi-même. Ce ne sont d’ailleurs même pas des vraies guerres tellement elles sont insensées et impitoyables. C’est seulement le Chaos, un état de confusion où tu ne sais même plus ce qui est la guerre ou la paix... En fin de compte, je ne soutiens pas la guerre, quand elle est un prétexte au crime. D’ailleurs, l’idée de tuer est en contradiction avec celle de se battre. C’est pourquoi, en revanche, je pense qu’il faut avoir le courage de se battre. Cela fait partie de la vie. Tous les êtres vivants se livrent des batailles. Même les arbres. Même ton propre organisme. Parce que si tu ne te bats pas, tu meurs. La paix, elle est dans la mort plus que dans la vie. Et le combat, plus dans la vie que dans la mort...
– Tu parles bien de la guerre...
– J’en parle comme quelqu’un qui a réfléchi sur le sujet... On va s’arrêter là, Fati m’attend. »
Nouvel instant de silence où seuls leurs regards, qui se rencontrent, paraissent encore communiquer. Mais Flo décide d’enchaîner :
– « Tu es devenu si différent avec moi, ces derniers temps.
– Et alors ?
– Et alors, j’ai l’impression que tu ne me dis pas tout.
– Et toi ? Tu me dis tout ?
– Non... répond Flo tout à coup embarrassée.
– Alors, on ne se dit pas tout », réplique Ange tout en allant vers la porte.
Puis il ouvre le battant et invite l’étudiante à sortir.
– « Merci », lui répond Flo.
En retournant à la cafétéria, Flo découvre avec surprise qu’elle est attendue, elle aussi. Colin, pour cela, a choisi de s’asseoir à côté de Fati et d’Houria. Il l’aperçoit aussitôt et descend du tabouret pour aller à sa rencontre. Mais contrairement aux autres jours, le visage de Colin paraît éteint.
– « Que faisais-tu avec lui ?
– On parlait, qu’est-ce que tu t’imagines !
– J’espère que c’est la seule chose que tu attends de lui. Sinon, tu risques d’être déçue. Tu vois bien qu’il ne cherche aucune fille...
– Ma parole ! s’exclame cette fois Flo, tu t’es levé du pied gauche...
– Pas du tout, conteste Colin.
– Alors, si c’est parce que tu m’attendais, je suis désolée.
– Ce n’est pas pour ça, non plus.
– Alors, il y a quelque chose que tu ne veux pas me dire ?
– En quelque sorte.
– C’est vraiment énigmatique, ton histoire. Si tu ne me mets pas sur la piste, je ne vais pas trouver.
– De toute façon, je n’ai pas envie de parler. »
Flo n’insiste donc pas. Ils ne doivent pas perdre de temps. Pour ce dernier jour avant les vacances, ils ont décidé de profiter de l’ordinateur. Maintenant qu’ils n’ont plus à se cacher, il devient plus facile pour eux de travailler. Ils ne sont plus clandestins ; ils sont donc, à présent, libres et légers comme l’air.
Peu après qu’ils se soient installés à leur place habituelle, dans la salle des ordinateurs, Flo entend des pas qui s’approchent, puis des voix qui s’élèvent. Elle les reconnaît ; ce sont Ange et Fati. Elle repère aussi la voix de Titoun. Ils sont donc là tous les trois. Un instant, elle décide d’aller les espionner par l’entrebâillement de la porte. Mais alors, elle entend aussitôt un grognement de contrariété venant de la part de Colin.
– « On avait dit qu’il fallait qu’on s’occupe de l’histoire !
– Mais, chuchote Flo, c’est la dernière fois que je les vois avant les vacances.
– Et alors ?
– Et alors, maintenant je regrette de t’avoir fait confiance et de t’avoir dit ce que j’avais sur le cœur. Si je ne t’avais pas parlé, tu ne serais pas comme ça, avec moi.
– Si tu ne m’avais pas parlé, je l’aurais deviné tout seul. Tout le monde a remarqué tes manèges. Tout le monde a compris !
– Rien à foutre de ce que les autres savent et pensent de moi ! »
Flo dit ça, mais en vérité Colin a touché un point sensible. Elle se dit en effet qu’elle doit faire un effort. La voilà donc prisonnière.
Elle essaye un tant soi peu de se concentrer sur le texte, mais entravée, comme elle l’est, à trois mètres cinquante de la porte qui accède à son paradis, elle a l’impression de vivre le supplice de Tantale.
Et puis, tout à coup, le miracle tant attendu se produit. Un grincement d’ornières ; une flaque de lumière qui éclabousse la salle. Et dans le cadre de la porte, celui qu’elle espérait : Ange.
– « Je m’en vais. Bonnes vacances !
– Tu vas sur ton île ? interroge Flo.
– Je vais retrouver les miens.
– Bonnes vacances. »
La porte se referme. La flaque de lumière disparaît. Quelques bruits de vêtements, de chaussures, de chuchotements et puis, plus rien. Rien que du silence.
Flo sent sa gorge se nouer. En trois secondes son scénario vient d’être chamboulé. Il était là ; elle se sentait bien. Il est parti ; à présent tout est désolation. Aussi, que faire à présent pour se sentir heureuse ? Dans quelle autre ivresse doit-elle plonger pour réussir à l’oublier ? Il n’y en a pas. Il est parti. Il est déjà loin d’elle. Et déjà sa présence lui manque.
Alors, posant son visage sur ses mains, elle se met à pleurer en silence.
– « Je n’aurais jamais dû te laisser t’embarquer dans cette histoire », ronchonne une nouvelle fois Colin, tout un lâchant un soupir d’exaspération.
Quand Flo, le lendemain, choisit de visiter les boutiques de Noël, elle a l’impression de se sentir plus apaisée. A la place de son chagrin, une étrange mélancolie berce son âme et la noie d’une pesante langueur. Son cœur est comme pris dans la glace. Il ne ressent plus rien. Il est comme anesthésié.
Peu à peu, elle se laisse envahir par le charme des lumières de la ville en fête et même la silhouette des arbres nus se balançant dans le ciel blanc lui paraît être un enchantement. Bientôt Noël, le festin du réveillon, les cadeaux que l’on s’échange et petite mamie qui viendra à la maison... Aussi, elle se rend compte finalement, que se sont là d’indéniables moments de bonheur.
Elle doit aussi étudier. Pour son cours, Madame Grandvilliers a demandé à ses étudiants d’acheter Le Journal d’Anne Frank. Avec une certaine hâte, Flo ouvre les pages du livre. Qu’avait donc pu écrire cette petite juive de seize ans, avant de mourir dans un camp ?
Flo sent les larmes embuer ses yeux. Cette petite Hollandaise qui rêvait de devenir journaliste, c’était elle au même âge. C’est comme si cette inconnue lui évoquait ses propres rêves, ses propres espoirs, ses propres souffrances. ‘T’en fais pas petite Anne, les alliés arrivent. Ils s’approchent des frontières de l’Europe. Tiens bon ! C’est pour toi cette guerre. Ils viennent te sauver ! C’est pour toi qu’ils meurent ! Ils viennent te chercher. Tu es toute maigre et tu as froid. Tes beaux cheveux ont été tondus. Tu souffres, mais tu sais qu’ils viennent pour toi. Ils sont des milliers de millions... Les bruits des chars qui grondent aux frontières, c’est eux. Tu ne les entends pas venir vers toi ?
Mais non... Tu n’as pas eu assez de force pour attendre tes sauveurs... Tu es morte. Deux mois plus tard, ton pays est libéré. On ne t’oubliera jamais. T’en fais pas. On ne t’oubliera jamais. ’
posté le 26-02-2009 à 01:09:10
CHAPITRE XIX
Dès les premiers jours de la nouvelle année, le plafond gris du ciel a jeté sur tout le paysage une délicate poudre neigeuse, étincelante et ouatée. Toutes les couleurs ont été avalées. Des toits et des branches, les ciselures des stalactites d’eaux gelées offrent aux regards des passants de fascinantes frises de cristal.
Tout à coup, la sonnerie du téléphone. Flo décroche. Elle est d’abord surprise par cette voix inconnue qui s’adresse à elle. Et soudain, elle comprend. On l’appelle pour son article. A l’autre bout du fil : le rédacteur en chef.
Une heure de rendez-vous ? Elle ne sait pas. De toute façon, elle est en vacances. Elle est libre à n’importe quelle heure...
Au moment d’arriver dans le bureau, le cœur de Flo se met à tambouriner. Elle n’est pas seulement heureuse d’être reçue... Elle est aussi terriblement inquiète : et si jamais on lui demandait un complément de preuves : les adresses précises de ses personnages ou, pire encore, leurs photos ?
Une chaise lui est avancée. Elle s’assoit, adresse un sourire au moustachu qui lui fait face. Celui-ci maintient le nez penché au-dessus d’une feuille. Elle comprend qu’il s’agit de son article.
Après un léger toussotement, le moustachu prend enfin la parole afin d’expliquer à sa jeune invitée, la raison de sa présence en ces lieux. Tout d’abord, elle doit comprendre qu’elle ne se trouve pas au siège social du journal, mais seulement dans une antenne, aussi la décision finale de parution de son article ne peut venir que de la maison-mère et seulement s’il reste assez de place au moment de la maquette.
Cela fait beaucoup de conditions, mais Flo acquiesce d’un sourire. Que pourrait-elle faire d’autre ?
Alors, le moustachu poursuit :
– « Le sujet que vous avez traité est original et très intéressant. Il peut être admis comme un sujet de presse car à travers les témoignages qu’il propose, il nous force à réfléchir sur l’évolution de notre société. Et si jamais on se mettait de plus en plus à ressembler à ces gens-là et à n’être plus que des hommes des villes ? Oui, c’est tout à fait intéressant.
– C’est pour ça que j’ai pensé vous l’adresser, répond Flo en mimant la décontraction.
– Cela dit, poursuit le rédacteur, nous devrons faire quelques coupes, retirer certains exemples et enlever aussi des détails qui ne sont pas nécessaires. Vous savez, la place qu’occupe un article est toujours rare et chère, aussi la rédaction d’un communiqué, quelqu’il soit, doit toujours être un travail de concision : dire le maximum avec le minimum de mots. »
En passant du roman à l’article, Flo s’était adonnée à un véritable travail de réduction de texte, mais elle ne peut évidemment pas se vanter de ce genre de prouesse.
– « Je comprends tout à fait », se contente-t-elle de répondre.
Jamais elle ne s’était vue tenir des propos aussi fades et d’une pareille platitude. Mais au moins, elle est rassurée sur un point. S’il faut plus de concision, c’est certain, on ne va pas lui demander davantage d’informations sur son sujet.
L’entretien terminé, Flo n’a alors qu’une idée : retrouver Colin pour lui annoncer la bonne nouvelle. Bien sûr, elle ne doit pas se réjouir trop vite et puis, il reste un détail qui la chiffonne. D’un point de vue politique, le journal soutient plutôt une tendance de droite.
Mais en réaction aux inquiétudes de son amie, Colin manifeste une sorte de désinvolture par un bref haussement d’épaules :
– « Si tu crois qu’il existe toujours des journalistes de droite et d’autres de gauche, tu te trompes. En vérité, ce sont souvent les mêmes. Ils adaptent leurs textes à la ligne du journal, c’est tout. »
Flo ne relève pas les propos de son ami. Elle a déjà eu vent d’une pareille combine. Cependant, ce qui la désole essentiellement, c’est que cette tendance politique de l’hebdomadaire va l’empêcher d’exhiber fièrement son article au Comité et surtout à Ange.
Mais elle hésite encore :
– « Tu penses vraiment qu’ils peuvent me reprocher d’écrire dans ce canard ?
– Ce n’est pas le principal problème, rétorque alors Colin. Tu oublies que plusieurs personnes du Comité connaissent le thème de notre roman et donc ceux-là risquent de comprendre que ton article est un bluff. »
Oui, il y a encore cet aspect-là. Flo comprend qu’il est alors préférable de ne rien dire. Et puis, pourquoi pinaille-t-elle déjà sur certains détails alors qu’elle n’est même pas encore sûre de la parution. Et s’il n’y avait pas d’article du tout ?
Alors, tout à coup, elle se rend compte que son bonheur dépend du seul format d’une maquette de journal, ce qui, comme méthode de sélection, ressemble au comble de l’absurdité. En somme, on va juger son article à sa taille : trop de caractères, taille non conforme... plouf ! viré le texte et au-revoir la journaliste. A supposer qu’il existe des procédés discriminatoires qui interdisent les cinémas aux plus grands ou les ascenseurs aux plus lourds, on pourrait encore, dans cet océan de bêtises relever tout de même quelques particules de bon sens. Mais là, il n’y en a même pas : son article serait refusé car la place disponible serait carrée et son texte rectangulaire. Ou l’inverse... En quoi donc le contenu informatif peut-il avoir une incidence sur le périmètre total des colonnes ? En rien, bien sûr ! L’anxiété est sans aucun doute le plus efficace des reveille-matins. Alors que le soleil n’est même pas levé, Flo ouvre les yeux et songe déjà à se préparer. Elle a l’adresse des kiosques et marchands de journaux où il lui est possible d’acheter un exemplaire ; il ne lui reste plus qu’à attendre l’heure de livraison des N.M.P.P..
Quand enfin, en échange de sa pièce, elle peut tenir entre ses mains le nouveau numéro, son impatience est telle qu’elle se sent le besoin de vérifier dans l’urgence. Rien sur les premières pages... mais soudain, elle reconnaît un titre, des phrases et juste en dessous, son nom. Oui, c’est bien ce qu’elle a écrit et c’est bien son nom qui est là. C’est bien son texte ! Ce sont ces mots à elle ! C’est son article à elle et pas dans un canard de rien du tout... Non ! Dans un grand hebdo de province !
Alors, elle présente l’article à Colin, puis à ses parents, puis à Lydie et à Agnès et également à sa petite mamie... Le tour des proches ayant été fait, elle essaye alors de faire lire son article à des inconnus. Pour cela, elle attend d’être dans le train. Une fois installée, elle ouvre en grand son journal en exposant autant que possible son article au regard des voyageurs. Et là, elle attend que des têtes se penchent et que des regards viennent se poser sur la page.
Par plaisanterie, elle a demandé à ses parents d’ouvrir une bouteille de Champagne, mais ceux-ci ont pris cette suggestion au pied de la lettre. Pour l’occasion, Colin est invité. La boisson se met alors à mousser dans les coupes, puis les coupes sont levées pour fêter l’article et peut-être aussi le prochain roman. Mais Colin rectifie :
– « Non... ce n’est plus un roman. C’est un témoignage. A cause de l’article, maintenant, on ne peut plus dire autre chose... »
Puis chacun vide sa coupe, en silence, et soudain, la mère de Flo intervient à son tour :
– « N’oublie pas que tu dois adresser une lettre de remerciements aux Bertrand... »
La lettre de remerciements une fois faite, Flo doit retrouver Colin pour un rendez-vous convenu au café de la gare. Dans l’arrière-salle, qui sert seulement aux cérémonies de communions et de mariages, les deux étudiants ont pu étaler leurs feuilles sur de grandes tables. Et puis, il y a soudain ce moment qu’ils n’osaient plus croire, celui de la dernière ligne écrite et du point final. Pour eux, c’est un peu comme la cime d’un Himalaya... Il faut dire qu’ils étaient passés par bien des aventures avant d’en arriver là.
Mais aucun texte n’est dans l’ordre. Il reste donc à séparer les feuilles tapées de celles qui ne l’ont pas été, les textes manuscrits des modèles imprimés et reconstituer le puzzle des chapitres, car l’histoire n’a pas été saisie dans l’ordre de son déroulement.
Enfin, Colin parvient à rassembler l’ensemble. Tapotant le tas à la verticale, pour bien placer chaque page, il lève les yeux vers Flo :
– « On n’a plus besoin d’être deux pour saisir le reste. Je m’en occupe moi-même.
– Non, conteste Flo, maintenant c’est à mon tour... Tu as presque tout le temps utilisé l’ordinateur.
– Oui, mais je le connais mieux. Et pour saisir, je vais un peu plus vite que toi.
– Je peux aller vite, si je veux... »
Flo s’interrompt. Elle voit Colin enfouir d’autorité les feuilles dans sa sacoche. Elle devine bien la véritable raison de cette manœuvre. Elle sent alors la flamme de la colère la faire bouillir intérieurement.
« Franchement, tu ne t’en fais pas !
– Je te rappelle que pour l’utilisation de l’ordinateur, ceux du Comité ont inscrit mon nom et non pas le tien. S’il y a un problème avec la machine, c’est moi qui suis responsable.
– Oh ! te donne pas cette peine ! s’emporte cette fois Flo. Je sais pourquoi tu te comportes comme ça ! Tu ne veux pas que j’aille retrouver Ange ! Mais de quoi tu te mêles !
– Je me mêle de ce qui me regarde ! Tu es tellement sous l’emprise de ce type, que tu ne peux même pas te défendre toute seule. Et je ne te laisserai pas dans ses pattes.
– Mais fous-moi la paix ! Tu ne sais même pas ce qui se passe ! Tu comprends rien à ce qui se passe ! Et de toute façon, au Comité, j’irais quand même ! Je n’ai pas besoin d’un prétexte pour y aller ! Et personne ne pourra m’en empêcher ! »
Des larmes coulent sur les joues de Flo. Elle ne voulait pas se fâcher avec Colin. Mais a-t-elle vraiment le choix ? Elle traverse la grande salle, fonce vers la sortie. C’est Ange qui compte. Il lui manque. Il a tellement de qualités. Tant pis si Colin ne peut pas comprendre.
– « Où vas-tu ?
– Laisse-moi tranquille ! Je ne veux plus te voir ! »
Une fois dehors, elle accélère le pas, mais ne peut pas courir à cause des plaques de verglas. Elle a soudain l’idée de couper son chemin en passant par un petit bosquet. Par là, c’est certain, Colin ne viendra pas la chercher.
Soudain soulagée de se retrouver seule, elle s’abandonne au doux plaisir de se laisser dériver par ses rêves. Sous ses pieds, le sol boueux durci par le gel craque comme un biscuit. Les arbres nus qui l’entourent lui inspirent confiance. Ce sont ses gardes du corps. Pas un chant d’oiseaux. Juste, au loin, le cri d’un coq. Pas le moindre tapage sonore. Juste, l’aboiement d’un chien. Dans ce palais du silence, tous les bruits sont feutrés et le léger frottement des branchages qui s’agitent, ressemblent à de discrets chuchotements.
Elle songe à Ange. Que fait-il en ce moment ? Se promène-t-il lui aussi ? Est-il avec sa famille ? Pense-t-il à elle ? Oh !... Comme elle aimerait...
Elle a pris l’habitude de lui parler. Elle lui murmure des mots doux, des paroles d’amour... Elle espère qu’il entendra ses messages. Les arbres sont comme de grandes antennes fabriquées par la nature. Ils servent à propager sur la planète, les pensées secrètes des hommes.
Elle quitte le bosquet et entend aussitôt une voix dans son dos.
– « Flo ! Je t’ai cherchée... »
Et crac !... La communication céleste est interrompue.
Colin rejoint son amie et la force à s’arrêter :
– « D’accord. Je vais t’expliquer. Je n’ai pas voulu te dire ce que j’avais appris.
– Qu’est-ce que tu as appris ? s’étonne Flo tout à coup inquiète.
– Ange n’est pas libre. »
Pour l’étudiante, c’est un coup de poing dans le ventre. Mais elle se ressaisit aussitôt et poursuit son chemin.
– « Je ne suis pas idiote. Je sais bien qu’il plaît et c’est normal qu’il en profite.
– Mais il vit avec quelqu’un ! »
Flo arrête ses pas. Cette fois, elle semble avoir du mal à retrouver son souffle :
– « Comment as-tu pu savoir ça ?
– C’est une coïncidence.
– Tu as vu quelqu’un avec lui ?
– Non, c’est pas ça...
– On te l’a dit ?
– Non.
– Alors, comment peux-tu être sûr ?
– Je ne suis pas sûr à cent pour cent, mais...
– Si c’est encore une de tes stratégies pour m’éloigner d’Ange... se fâche cette fois Flo.
– Mais tu ne me laisses même pas expliquer !
– Et comment pourrais-tu mieux savoir que ceux du Comité ?
– Si tu ne veux pas m’écouter, c’est tant pis pour toi ! répond Colin en affichant un air grognon. Moi, je te dis ça simplement pour t’aider...
– Et la fille, on la connaît ?
– Oui, répond Colin. »
Le cœur de Flo se serre. L’idée de devoir fréquenter une fille qui lui volerait ses rêves, lui paraît soudainement insupportable. Aussi, tout à coup, elle semble mieux comprendre ce changement d’attitude chez Colin.
– « Et comment tu as su ?
– C’était la dernière fois, quand tu étais partie parler avec Ange. Moi, alors, j’avais rejoint Fati et Houria. Ange avait laissé ses clefs sur le comptoir et Fati aussi. Alors, machinalement, j’ai joué avec les trousseaux et j’ai superposé les clefs pour les comparer.
– Sans doute le métier d’archéologue qui te rentre... », plaisante Flo pour essayer de détendre l’atmosphère.
– Sauf que la découverte, c’est que les deux clefs de chaque trousseau étaient identiques.
– Et c’est tout ? Et c’est juste ça que tu avais à me dire ? questionne l’étudiante, soudain soulagée.
– C’était des clefs de maison.
– Tu ne penses pas plutôt qu’il s’agit des clefs du Comité ?
– Au Comité, il n’y a pas de porte blindée.
– Mais voyons... ce n’est pas possible, ce que tu me racontes... Si Ange et Fati étaient ensemble, tout le monde le saurait déjà. Et toi, tu me dis en plus qu’ils habiteraient la même maison.
– Tu as peut-être raison, admet Colin. Mais réfléchi qu’ils auraient aussi intérêt à ne pas dire qu’ils sont ensemble. Ils pourraient comme ça réussir à réunir toutes les tendances, ce que les autres syndicats ne peuvent faire sans risque. Forcément.
– Mais le risque existe aussi au Comité. Tu as vu comme moi.
– Oui... peut-être qu’ils se disputent aussi, ou ils font semblant, j’en sais rien.
– Mais ce sont des hypothèses ridicules. Le plus probable, c’est que cette clef soit celle d’un local ou d’une pièce qui sert à mettre leurs archives... Il n’y aura qu’à vérifier avec le trousseau de Titoun. Et comment Fati a-t-elle réagi quand elle t’a vu comparer les clefs ? Elle te les a arrachées des mains ?
– Elle a repris ses clefs et elle a fait mine de ne pas savoir à qui était l’autre trousseau. »
Flo, alors, hausse les épaules :
– « Elle n’a pas fait mine. Elle ne le savait vraiment pas, c’est tout. »
Les deux étudiants poursuivent alors leur route en silence, ruminant chacun leurs pensées, s’emmurant dans leurs propres certitudes.
Mais tout à coup, Flo sent qu’elle ne peut lutter contre une nouvelle vision qui s’impose à son esprit. Alors, elle les imagine tous les deux partageant leur maison et s’aimant en secret... Et si, à cet instant même, Fati était dans ses bras à lui ?... Il y a de si beaux paysages par là-bas et tant de prairies ou de calanques pour s’aimer.
Flo s’arrête, passe ses mains sur son visage. Elle voudrait stopper le film de ce cauchemar.
– « C’est malin ! Tu m’as mis un doute. Maintenant, je ne peux pas m’empêcher d’imaginer... » Mais soudain, saisie d’une intuition, elle pivote vers son ami : « Colin, je sais ce qu’il faut faire. Il faut aller vérifier.
– Oui. Comme tu as dit tout à l’heure, on vérifiera avec les clefs de Titoun.
– Non. Ça ne suffit pas. Et Titoun peut très bien être complice. Il faut aller directement chez eux ! »
Cette fois, Colin fixe son amie :
– « Mais si tu y vas toi-même, tu risques de souffrir...
– Je veux y aller moi-même. Je préfère savoir et souffrir, plutôt que de ne pas savoir. Si je veux devenir journaliste, je dois apprendre à préférer la lucidité à l’aveuglement, tu n’es pas d’accord ?
– Si !
– Et puis, n’oublie pas. Si j’apprends qu’ils sont ensemble, j’aurais au moins cette consolation de tenir un scoop pour toute l’Université.
– Tu iras le répéter ?
– J’en sais rien. Peut-être.
– De toute façon, on n’en est pas là, fait remarquer Colin, nous n’avons même pas leurs adresses.
– Tiens ! c’est vrai, comment on va faire pour les avoir ? »
Les deux étudiants réfléchissent en silence. Il ne s’agit pas seulement de se procurer l’information. Il faut aussi que celle-ci soit obtenue de manière à n’éveiller le moindre des soupçons.
« Je sais ! s’exclame soudainement Flo. C’est toi qui peux les obtenir. Tu as travaillé aux inscriptions.
– Mais je n’y travaille plus depuis deux mois.
– Et alors ? Tu peux toujours trouver un prétexte. Suite à une plainte, tu veux procéder à une vérification.
– Impossible. Il y a un autre problème. Si Ange et Fati sont inscrits en troisième cycle, ils ne peuvent pas être sur nos machines. Ils ont été enregistrés sur les ordinateurs des Centres de Recherches.
– Alors, dans ce cas, invente une histoire bidon de double inscriptions.
– Tu ne te rends pas compte. C’est très surveillé en ce moment. Depuis qu’il y a les grilles anti-émeutes, chaque passage est contrôlé.
– Si c’était moi, je n’hésiterais pas une seule seconde. Mais moi, malheureusement, je ne peux pas trouver de prétexte. Colin, il n’y a que toi qui peut faire ça... »
Silence des deux étudiants. Et puis, tout à coup, de la bouche de Colin s’échappe un son faible :
– « Bon, c’est d’accord, je vais voir. »
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