posté le 25-02-2009 à 23:55:50
CHAPITRE V
– « Bon, alors voyons, décide Colin en débouchant son stylo. Tous deux se promènent dans les allées. Plusieurs fois, leurs caddys se sont croisés. Ils se sont donc remarqués. Est-ce lui qui décide de la suivre ? »
Flo observe dans l’angle d’une baie le haut du totem qui orne l’entrée du bâtiment de Lettres. Elle réfléchit. Elle doit tenir d’une poigne ferme le gouvernail de ses pensées.
– « Il faudrait déjà savoir, suggère-t-elle, ce qu’ils mettent dans leurs caddys.
– Lui, il a acheté des tas de conserves et du papier chiottes...
– Ah ouais, c’est une bonne idée le papier chiottes, commente Flo dans un pouffement de rire. Et pour elle, je sais ! On ne fait pas du tout pareil. Elle ne prend que des produits naturels. Des trucs bios.
– Si tu veux. Comme ça, le contenu du caddy reflète la personnalité de chacun. On peut même proposer un contraste entre le caddy de la femme qui est presque vide et celui de l’homme qui est plein, avec des trucs qui débordent.
– J’ai trouvé comment les faire s’aborder ? Le papier à chiottes est en équilibre sur la pile de son caddy à lui. Les deux caddys s’accrochent et, dans la secousse, le paquet tombe dans son caddy à elle... »
Les deux étudiants libèrent alors des éclats de rire. Vraiment, leur histoire s’annonce très bien... Avant de prendre note, Colin boit avec précaution une gorgée de son café chaud. Mais tout à coup une pensée lui traverse l’esprit :
– « Il faudra aussi trouver un ordinateur pour taper le texte. Ton père en a un, non ?
– Non, c’est pas possible. Il en a tout le temps besoin pour sa compta.
– Avec moi, c’est pire, commente Colin. Mes parents l’emportent toujours pendant leurs voyages. Ou alors, on utilise celui de Treska.
– Ah ça non ! interrompt Flo. Hors de question que l’on passe par ta peste de sœur. Avec sa mentalité d’adolescente attardée... Et je ne veux pas qu’elle puisse lire ce qu’on écrit !
– Mais on ne va quand même pas payer quelqu’un... » soupire Colin.
Tout à coup, une voix retentit dans son dos :
– « Ma parole, ne me dis pas que tu es déjà en train de bosser ! »
Flo lève les yeux et remarque les cheveux blonds en scoubidou du grand Jeff. Celui-ci vient s’asseoir près de Colin.
– « Ça n’a rien à voir avec la fac, répond Colin qui se sent gêné d’entrer dans des explications.
– On écrit une histoire, précise alors Flo.
– Ah... une histoire. Pour faire un livre, sans doute. Vous l’écrivez à deux ?
– On essaye, répond Colin.
– Et de quoi ça parle? » Un instant les regards de Colin et de Flo se rencontrent. Jeff les observe à son tour et remarque leur embarras. «Ah... si c’est top secret !
– C’est pas ça, conteste Flo en avançant les coudes. Comme tu t’en doutes, c’est juste une tentative, une bouteille jetée à la mer. Mais ça nous plaît. »
Jeff redresse un peu son buste, plonge une main dans la poche de sa veste pour en retirer un paquet de cigarettes.
– «Vous voulez que ça devienne un livre ? » commente-t-il sur un ton professoral. « En effet, vous ne trouverez pas un éditeur comme ça... » D’un air assuré, Jeff prend une cigarette, la glisse entre ses lèvres. Puis il actionne son briquet. Une flamme jaillit, fait crépiter l’embout de la cigarette. La tête un peu en oblique, il aspire, puis recrache plusieurs bouffées. « Je vous explique ». Ses yeux, un instant se laissent distraire par le long filet de fumée ondulant de sa cigarette. « Pour être publié, le filon le plus sûr c’est de choisir un métier du livre. Un stage de correcteur par exemple. » Il regarde Flo. « ...ou de correctrice.
– Et pourquoi on ferait un choix pareil ? s’étonne Colin.
– Après ça, vous pouvez adhérer au Syndicat du Livre et là, plus de problèmes. Grâce au syndicat vous entrez dans la boite et vous vous faites pleins de contacts. Les contacts, c’est ce qui compte si veut on être édité. » Il aspire à nouveau sur sa cigarette, recrache la fumée dans un souffle de déconcentration : « Et Le Syndicat du Livre est très puissant.
– Flo veut devenir journaliste, interrompt Colin. Et moi, c’est surtout les livres d’histoire qui m’intéressent. La vraie histoire. L’histoire de France...
– C’est juste une proposition comme ça, souligne Jeff. J’impose pas. D’ailleurs, vous avez toujours rien dit sur l’histoire.
– Eh bien, explique Flo d’un ton moqueur, il s’agit de la rencontre entre un homme et une femme. »
Jeff laisse échapper un léger ricanement :
– « Le sujet s’est déjà vu...
– Mais lui et elle ont un point commun », susurre l’étudiante qui cherche à jouer sur l’intrigue.
– « Ah... réplique Jeff intrigué. Mais qu’entends-tu par point commun ? Une passion ?
– Pas du tout, commente Flo dans un éclat de rire. Ils n’ont jamais quitté la ville.
– Comment ça, ils n’ont jamais quitté la ville ?
– Ils sont tous les deux natifs de la ville, précise Colin, et ils ne l’ont jamais quittée pour aller à la campagne.
– Ah, mais c’est une idée chouette ! déclare Jeff. Normalement, on pense au contraire. Au campagnard qui n’a jamais mis les pieds dans une ville. Mais le contraire, c’est mieux dans le fond. Faut aller jusqu’au bout.
– Merci, pour tes encouragements, mais on ne sait même pas comment saisir le texte. On n’a pas d’ordinateur.
– Un ordinateur, ça se trouve...», laisse remarquer Jeff.
– Tu penses à ceux des salles d’informatique ? demande alors Colin.
– Non. Quand il n’y a pas de cours, c’est fermé. Le matériel appartient au CNRS.
– Ah.... fit Colin évasif, et il n’est pas possible d’avoir une autorisation... »
Un bruit incongru de portes battantes qui claquent. Deux étudiants chargés de tracts déboulent dans la cafétéria. Ils se séparent selon un rituel déjà bien établi puis, au rythme d’un pas rapide, dispatchent leur littérature table après table.
– « Encore eux ! s’exclame Jeff. Tout à l’heure, ils ont déjà voulu me filer une de leurs mutuelles. »
Un des distributeurs a entendu Jeff. Il s’approche tout en affichant une cordialité qui s’exprime presque entièrement dans le sourire. On devine que les deux garçons se sont déjà rencontrés :
– « Cette fois, on ne vient pas vendre. On informe. »
Il pose aussitôt trois tracts sur la table.
– « Avec tous vos papiers, je vais avoir les poches comme des poubelles, lance Jeff d’un ton provocateur.
– Êtes-vous au courant, explique le syndicaliste, des nouveaux projets de lois concernant notamment une restructuration dans les Universités ?
– Paraît-il qu’il n’en sera pas question avant l’été prochain, laisse remarquer Jeff en tirant à nouveau sur sa cigarette.
– Tiens pardi ! Il choisissent les grandes vacances pour éviter les mobilisations. Vous croyez peut-être qu’on va aller vous chercher sur les plages !
– Ah non, pitié ! C’est le seul endroit du pays où on a encore à peu près la paix... » Jeff décide de jeter sa cigarette sur le sol. Son pied vient écraser le mégot. « Je trouve en tout cas que vous vous y prenez vraiment de bonne heure. Mais c’est vrai que vous faites partie d’un grand syndicat étudiant... et il s’agit de ne pas se faire doubler par ceux du Comité.
– Pas du tout ! conteste le militant. Il s’agit d’une mobilisation unitaire. Tous les syndicats lancent l’appel. D’ailleurs, comme vous pouvez le remarquer, nous n’avons pas signé nos tracts. » Il s’interrompt un instant, jette un œil aux alentours et reprend : « C’est quand même important ce qui va nous tomber dessus et cela ne vous coûte rien de vous renseigner.
– Ok, répond Jeff avec un sourire narquois. On ira se renseigner. On ira voir ceux du Comité ! »
Jeff a parlé assez fort pour être entendu des tables voisines. En écho, plusieurs rires s’élèvent aux alentours. Vexé, le militant s’éloigne sans ajouter la moindre parole. Flatté par ce public improvisé, Jeff alors se lève et brandit le tract :
« Ils ne l’ont peut-être pas signé, mais ils ont mis leur propres revendications ! Ce qui revient au même ! » Succèdent alors quelques applaudissements, mais aussi, au loin, des sifflements contestataires.
Jeff ne se rassoit pas. Il jette alors un regard interrogateur en direction de ses deux acolytes.
– Vous restez ? Moi, je rentre.
– Non. On doit y aller, nous aussi, répond Colin en regardant vers Flo.
– Dans ce cas, on fait le chemin ensemble jusqu’au R.E.R. ? Non ? »
Tous trois prennent alors, d’un pas tranquille, le chemin du grand hall. Mais Flo remarque soudainement des panneaux muraux réservés au Comité.
– « Pourquoi ceux du Comité ne sont pas là ? interroge l’étudiante.
– Oh si, répond Jeff, il y en a toujours quelques uns qui rôdent çà et là.
– C’est vrai qu’il a une chance de se développer, enchaîne Colin. Il n’est pas grand, mais il récupère tous les déçus du syndicalisme.
– Et les leaders, ils sont là eux aussi ? Demande Flo.
– Ah non, eux, quand tout est calme, on les voit rarement ou jamais. Ils se déplacent seulement pour les grandes occasions.
– Mais, ce sont aussi des étudiants, non ?
– Tous des thésards, à ce qu’il paraît. A ce niveau-là, t’as plus besoin de mettre les pieds à l’Université. Tu bosses chez toi. »
Paraissant tout à coup gênée, Flo arrête ses pas et oblige les deux étudiants à en faire autant. Elle se risque enfin à poursuivre :
– « A quoi ils ressemblent ?
– A quoi ils ressemblent... répète Jeff quelque peu surpris par la question. Tu veux dire les leaders ?
– Oui, c’est ça. »
Un instant, Jeff lève la tête pour réfléchir :
– Difficile à dire... Ange, il est plutôt typé méditerranéen. C’est un Corse. Assez grand, costaud. Brun, bouclé, les cheveux un peu longs, le visage assez rond. Et la tenue, ça dépend... il a souvent une chemise blanche, un blouson de cuir noir... Ça te dit quelque chose ?
– Pas trop, répond Flo. »
L’étudiante sait bien qu’elle ne les connaît pas, mais à Jeff elle simule l’amnésie.
Tous trois arrivent au bout de l’immense hall et poussent les portes vitrées. L’air extérieur, d’une agréable fraîcheur, paraît déjà signaler les premiers frimas de l’automne.
Puis Flo remarque un instant les étincelles jaunes des balles de tennis se déployant en l’air, d’une raquette à une autre, comme des comètes minuscules.
– « Quant à Fati, poursuit Jeff, c’est différent. Elle fait assez classique, mais pas dans le genre standard. Elle a un côté un peu oriental. Des cheveux noirs, longs et un peu bouclés. De grands yeux noirs de chat. Elle est vraiment canon.
– Elle est Égyptienne, non ? interroge Colin.
– Oui, confirme Jeff. D’après la rumeur, ce serait une réfugiée politique. Je peux pas vous jurer que c’est la vérité. »
Jeff, cette fois marche en tête. Il ralentit un peu le pas et continue :
« Et puis, il y a Titoun... c’est un beau blond bouclé. Ÿeux bleus. visage angélique. Il porte souvent des jeans. Il a souvent un bandana autour du cou. Parfois, il vient avec son cocker.
– Il vient avec son chien ! » répète Flo étonnée.
– Il n’est pas le seul ! réplique Jeff. Il y a même des étudiants qui vont en cours avec... En tout cas, il est très mignon. Je parle du maître bien sûr. Pas du chien. Il lâche un ricanement.
– Ça aide dans le leadership, commente Colin.
– Oui, acquiesce Jeff. Belles gueules, bon speech, c’est comme ça que ça marche. »
Les trois étudiants atteignent l’escalier qui mène aux quais. Les marches à peine descendues, Jeff adopte une attitude concentrée et tout à coup, il pivote vers Colin, comme s’il y avait urgence à parler :
« Vous cherchez un ordinateur ? Je sais où vous pouvez en trouver un.
– Où ça ? Interroge Colin.
– Il y en a plusieurs dans les locaux du Comité. Et ils ont même une laser.
– Mais comment veux-tu qu’on utilise ses machines ? rétorque Colin. Elles sont forcément réservées aux adhérents.
– Pas du tout, corrige Jeff. Vous pouvez les utiliser si vous faites un sujet de Mémoire ou de Thèse qui a un rapport avec le militantisme. En fait, dans votre cas, vous n’avez qu’à leur faire croire ça... »
Surpris par une telle suggestion, Flo et Colin se fixent un instant du regard.
– « Pas possible, en vient à déclarer Flo. Colin est seulement en licence, et moi... je n’en suis qu’à ma deuxième année.
– Alors le mieux, conseille Jeff, c’est d’y aller le plus vite possible. Vous dites que vous n’avez pas encore la carte étudiante de cette année. Après, ils devront bien vous faire confiance.
– IIs ne vont pas chercher à savoir ce que l’on écrit ? prévoit encore Colin.
– Et puis, s’il y a un mouvement ? envisage à son tour Flo.
– Vous en faites pas, ils vous laisseront tranquilles, assure encore Jeff. Vous ne les intéresserez pas beaucoup. Ils ont tellement d’occupations par ailleurs... »
Jeff s’interrompt. Il voit arriver son R.E.R. Flo et Colin saluent alors leur ami.
Une fois seuls sur le quai, ils s’observent quelques instants dans un face à face silencieux.
– « Tu aurais le courage, toi, d’aller demander ? interroge soudainement Flo.
Colin hausse les épaules.
– Je sais pas. Il faut réfléchir.»
posté le 25-02-2009 à 23:59:57
CHAPITRE VI
Les yeux encore embués de sommeil, Flo inspecte les passagers qui se ruent vers les voitures du R.E.R. comme des volatiles affamés. Elle s’impatiente, jette un énième coup d’œil sur sa montre : pas de doute, Colin est en retard.
Tout à coup, au loin, lui apparaît une silhouette un peu plus familière que les autres. Mais elle n’est pas sûre : il n’est pas dans les habitudes de Colin de s’habiller tout en noir. Mais son dernier doute s’estompe en constatant qu’elle est à son tour repérée.
– « Désolé... lui lance aussitôt Colin.
– Que fais-tu déguisé comme ça, en cow-boy ?
– Je ne suis pas en cow-boy, répond sèchement Colin qui a horreur qu’une femme lui fasse des commentaires sur sa tenue vestimentaire.
– Le blouson de cuir, le bandana, le jean noir. Il ne te manque plus que le chapeau !
– T’as oublié les chaussures. Colin lève alors un pied. Ce sont des Docs Martins.»
Sitôt que Flo et Colin pénètrent dans le grand hall universitaire, ils ralentissent leurs pas. Tels des visiteurs du Louvre face à des chefs d’œuvres classiques, ils posent avec précaution leurs regards sur les panneaux syndicaux, montrant ainsi leur intention d’en décortiquer les moindres détails.
Des milliers de fois ils étaient passés devant. Jamais cependant, ils n’avaient avalé leur contenu autrement que de manière subliminale. A présent, il ne s’agissait pas seulement de lire, mais de traduire, de décrypter, de comprendre cette langue indigène qui paraissait si éloignée de la leur. Même Champollion, face à ses hiéroglyphes, ne dut connaître un pareil embarras. Parmi toutes les langues des peuplades barbares ou primitives, nul doute que le jargon militantiste s’inscrit comme le plus impénétrable et le plus hermétique des dialectes tribaux.
Colin, néanmoins, tient à jouer les experts. Il commente :
– « L.C.R, c’est La ligue Communiste Révolutionnaire. Là , c’est l’ UNEF, à majorité socialiste. Là, le Mouvement des jeunes Marocains...
– Que c’est compliqué, soupire Flo.
– Ensuite, il s’agit de mouvements libertaires qui dépendent de la FA.
– Qu’est-ce que c’est la F.A.?
– Fédération Anarchiste.
– Et libertaire, qu’est-ce que ça veut dire?
– A peu près la même chose qu’anarchiste... Retiens-bien ces deux noms : Proudhon, Bakhounine... Le Ché, ça va, tu connais déjà ?
– Proudhon, Bakhounine... répète Flo. Elle lit un slogan : La révolution ne sera jamais un moyen, mais une fin, qu’est-ce que ça veut dire ?
– Bah... fait Colin. J’en sais pas plus que ce qui est écrit... »
Ils continuent d’avancer.
« Là, ce sont les alternatifs...
– C’est quoi les alternatifs ? interroge encore Flo. Proudhon, Bakhounine. Proudhon, Bakhounine...
– Ce sont ceux qui ne sont pas dans les mouvances actuelles.
– Ils sont indépendants ? Bakhounine, Proudhon...
– Pas forcément.
– Dans le Comité, interroge Flo, il y a aussi des militants d’extrême gauche ? »
Colin se retourne vers son amie et cette fois libère un soupir d’exaspération :
– « S’il faut en plus te répéter ce qu’on t’a déjà expliqué. Tu ne te souviens pas de la discussion, la dernière fois avec Jeff, Thibault, Fifi ?...
– Peut-être que je n’ai pas très bien compris...
– Ils ont parlé de deux tendances. Dans des groupements militants... quand il y a deux tendances, c’est forcément que l’une des deux est extrémiste...
– Mais ceux de droite ? demande Flo qui s’efforce d’accrocher au sujet.
– Il n’y a aucun syndicat et aucune corpo de droite dans les bâtiments de Lettres, précise Colin avec fermeté. Ne fais pas de gaffe !
– J’y comprends plus rien ! s’énerve cette fois Flo. Stéphane avait dit qu’au Comité il y avait des gens de droite. Il avait bien dit ça, non ?
– Oui, mais il a dit pas de la droite dure.
– Alors, cela veut donc dire qu’il y en a quand même de droite, non ? »
De nouveau, Colin laisse échapper un soupir.
– « Oui et non. En fait, on dit ça à propos des sympathisants qui ne veulent pas dévoiler leurs préférences politiques. On en déduit donc qu’ils appartiennent à une droite modérée, mais généralement ce n’est pas le cas. Ce sont plutôt des gens d’une gauche modérée ou d’anciens de droite, qui n’ont pas envie de clamer leurs opinions pour avoir la paix, c’est tout.
– Mais alors, où sont donc ceux de droite ?
– Dans les bâtiments de Droit et d’Éco. Et ici, ils sont minoritaires. »
Flo presse un peu plus sa chemise contre elle et serre nerveusement ses doigts :
– « Je crois que ça ira.»
Colin attrape alors le bras de Flo.
– « Ok. On y va. On verra bien.»
Ils avancent d’abord d’un pas rapide et les claquements de leurs chaussures sur les dalles du grand hall résonnent en échos successifs. Ils dépassent un groupe de vigiles qui effectuent leur tournée munis de leurs talkies–walkies, mais s’arrêtent un instant en apercevant l’entrée d’un couloir en L. Dernières hésitations, mais finalement, ils s’engagent dans l’angle sombre du couloir. Ils remarquent une flaque de lumière jetée sur le sol, puis entendent des voix. Ils finissent par remarquer la présence de deux étudiants : l’un châtain, à la silhouette allongée, se tient le dos appuyé contre l’embrasure de la porte ; l’autre, brun, aux épaules larges, a un air de gros ours gentil.
Flo sent l’anxiété la saisir. Elle lâche le bras de Colin, laisse celui-ci la devancer.
– « Bonjour. C’est pour quoi ?
– Bonjour, répond Colin. Il paraît que vous avez des ordinateurs et que vous autorisez parfois des... non-adhérents à les utiliser.
– Oui, répond d’une voix agréable l’étudiant aux cheveux châtains.
On demande seulement un chèque de caution et une petite participation financière si jamais vous utilisez la laser.
– C’est pour un Mémoire ? Une thèse ? interroge le second étudiant.
– Un Mémoire sur les rôles et influences des syndicats européens à partir de la Seconde Guerre Mondiale.
– Ouah ! vaste sujet, commente le jeune brun. Tous les syndicats ?
– Heu... oui », répond Colin qui cherche au mieux à se donner une contenance. « Enfin presque tous. On est forcément obligé d’en oublier quelques uns. » Il décide alors de présenter Flo. « Elle, c’est juste une amie qui s’intéresse au sujet et veut m’aider à mettre mes notes au clair.
– Ah... réplique l’acolyte châtain. C’est donc pas ta petite amie ?
– Non, je suis seulement sa voisine, précise cette fois Flo. Je l’aide pour l’orthographe. »
Vient ensuite le moment des présentations. Flo et Colin déclinent leur identité, puis c’est au tour des garçons ; le châtain longiligne, c’est Philippe ; le brun un peu ours, c’est Fabrice.
– « Il y a une autre Flo dans le Comité, informe Philippe.
– Entrez, propose alors Fabrice. Vous devez montrer vos cartes aux filles là-bas.
– Nos cartes ? répète Colin. Comment ça, c’est indispensable ? Mais je ne me suis pas encore inscrit.
– Il faut que tu repasses », finit par déclarer Fabrice.
Colin, dans une ultime tentative de persuasion, pose son regard tour à tour sur chacun des deux visages et ajoute :
– « Mais vous devez sans doute déjà ma connaître. Je travaille en ce moment au service des inscriptions. »
Les regards des deux militants se croisent. Puis, Philippe s’éclipse dans le local. Aussitôt après, retentit la voix enjouée d’une fille :
– « C’est bon, ils peuvent venir ! »
La porte s’ouvre en plus grand et les voilà entrant dans le lieu interdit, profanant l’antre sacrée du militantisme. ‘C’est donc ça le Comité’ songe en silence Flo. Sur les tables du milieu, deux filles aux cheveux relevés réfléchissent sur la maquette d’un tract. L’une est rousse, le visage fin, l’air distingué et avec de grandes boucles d’oreilles lui tombant sur les épaules. L’autre est blonde, le visage un peu boutonneux, l’air effacé. Au fond, une troisième présence, celle d’un asiatique. Celui-ci, assis derrière un bureau, tient le combiné d’un fixe d’une main et de l’autre, il tapote sur une machine à calculer. Il paraît concentré à la fois sur ses chiffres et sa conversation téléphonique et remarque à peine les nouveaux arrivants.
– « Si on fait gaffe, explique Philippe avec une légère hésitation dans la voix, c’est à cause des R.G. Comme on ne se souvient pas vous avoir vu... »
Flo se sent tout à coup saisie par le souffle glacé de l’inquiétude. Elle ne sait pas ce que signifie ce sigle : R.G. Est-ce celui d’un syndicat, d’un parti politique rival ? Comment savoir ? Aussi, quand les deux filles se présentent à leur tour, elle est comme ailleurs. Deux noms sont pourtant prononcés : Lise, Clio. Lise, c’est la blonde, Clio, la rousse. Clio se retourne et désigne l’asiatique :
– « Et lui, c’est Zhou. »
Flo salue l’étudiant au loin. Mais elle songe toujours à l’étrange sigle R.G. Ces lettres sont comme une pierre qui entrave le bateau de ses pensées. Alors, elle décide d’une manœuvre : elle s’approche de l’oreille de Colin pour lui glisser son message de détresse. Mais en guise de réponse, elle ne reçoit qu’un coup de coude dans les côtes. D’ailleurs, il trouve aussitôt un prétexte pour s’éloigner d’elle ; les filles lui demandent de remplir quelques papiers nécessaires aux formalités.
Flo ne le suit pas. Son regard se tourne. Sur tout un mur s’étend un panneau. Dessus, une constellation de punaises multicolores sur une nébuleuse d’affiches, de tracts, de mémentos et même de clichés de presse. Intriguée, l’étudiante s’approche. Elle s’avance assez pour étudier dans le détail chaque photo.
Toutes se rapportent au même sujet : celui d’un meeting. Les images présentent une assemblée grouillante de petits visages tournés comme des tournesols dans le même sens. Mais en premier plan, sur une tribune surélevée, dans des faisceaux de lumières dorées, des expressions saisies par l’objectif... Tout d’abord, le visage d’une jeune femme, éclatante de beauté. Sa chevelure de jais, comme une vague, ondule sur son épaule. Vers le public, elle ouvre les bras avec la grâce d’une fée.
Mais il y a aussi cet autre visage. Celui d’un beau jeune homme. Il s’agit d’une mignonne petite frimousse auréolée d’une chevelure blonde et sous laquelle se révèlent des yeux clairs, pétillants et sensuels.
Le troisième portrait, lui aussi masculin, est cependant bien différent.
L’homme se tient debout en tenant un micro, tandis que l’autre main se lève et s’ouvre en un mouvement persuasif. Le visage est figé dans une attitude un peu sauvage d’animal assaillant. Des cheveux sombres bouclés, qui suivent les mouvements de la tête. Un regard de velours noir profond et perçant, qui regarde droit devant et ne cille pas face à la lumière.
‘Bien sûr, ce sont eux. Ce sont les leaders...’ songe Flo. Elle est tellement éblouie par ces portraits qu’elle n’a même pas entendu Colin s’approcher dans son dos.
– « Le blond, c’est Titoun, explique tout à coup celui-ci. » Sursaut de l’étudiante qui se retourne. « Il est mignon, n’est ce pas ?...
– Moi, je préfère le brun », ose finalement confier Flo.
Un bruit de pas. C’est Clio. Elle leur signale que l’ordinateur est prêt. Mais un instant, elle se campe face à eux, regarde Flo et Colin, puis Colin et Flo :
– « Vous y étiez ?
– A quoi ? demande Colin.
– Non non, pas du tout », répond Flo qui a réussi à comprendre le sens de la question. Mais elle se rend compte que sa réponse est trop catégorique : « C’est dommage. Ça devait être bien. » Puis, elle risque une question : « Quand est-ce qu’ils vont venir ici ?
– Sans doute pas avant Janvier. » suppose Clio dans une moue de réflexion.
posté le 26-02-2009 à 00:05:11
CHAPITRE VII
La salle des ordinateurs est un lieu confiné où plus de la moitié de l’espace est monopolisé par les machines. Contiguë au local principal, c’est une petite pièce exiguë, tout en longueur et sans fenêtre. Une photocopieuse calée dans un coin empêche le battant de la porte de s’ouvrir entièrement. L’ordinateur réquisitionné par Flo et Colin est un de ceux du fond du couloir.
Colin tapote des grands titres : Le syndicalisme européen. Principaux syndicats français. Principaux syndicats anglais... Il ne cesse de changer la couleur des lettres, leur taille, leur police. Il ne peut faire autrement : Philippe et Fabrice sont dans la pièce. Fabrice s’est calé sur un bout de table et Philippe est adossé au mur. Assise près de Colin, Flo tente avec ses épaules de cacher l’écran. Mais à quoi bon ? De toute façon, le moment n’est pas propice.
– « Vous connaissez déjà des gens de l’association ? demande Philippe.
– Je connais quelqu’un qui va adhérer, répond Colin. Un ancien syndicaliste.
– D’où ça ?
– De la F.A. je crois, ou sinon d’un truc annexe.
– Paraît qu’il y a deux tendances dans le Comité... », lance Flo tout en songeant qu’elle doit bien s’habituer un jour ou l’autre à ce genre de débat.
Philippe et Fabrice s’échangent un regard.
– « Il n’y a pas deux Comité, finit par contester Fabrice. Il n’y en a qu’un. Ce qu’on raconte, c’est juste une histoire de personne. Dans le Comité certains ne font pas confiance à Ange, simplement parce que c’est un Corse et parce qu’ils s’imaginent qu’il va aller poser des bombes à l’Elysée, mais c’est complètement idiot. Ange, n’a rien d’un terroriste, mais il ne se laisse pas faire, c’est tout.
– Et cela contrairement à Fati... conclut Colin.
– Fati, c’est un autre style, corrige Fabrice. Elle, s’est la diplomatie à l’extrême. Il ne faut jamais se fâcher. Il faut toujours discuter et s’écouter parler. En fait, elle est trop idéaliste... Mais c’est tout...
– Ceux qui critiquent le Comité ne connaissent même pas les leaders, ajoute Stéphane. Ils les voient seulement pendant les A.G. »
Flo ne peut donner son avis. La voilà de nouveau embarrassée. Elle ne sait pas ce que signifient ces lettres A.G. ‘Qui sont-il ?’ se demande-t-elle secrètement. ‘Peut- être les alliés ou les ennemis des R.G..’
Elle cherche à s’évader par une nouvelle question :
– « Et dans les autres Universités, les leaders, c’est qui ? » Mais elle sent aussitôt que Colin lui écrase des doigts de pieds...
– « Comment ça ? » interroge Philippe. « Là où le Comité n’a pas d’annexes ?
– Oui... confirme Flo, qui cherche à se rattraper.
– Quand il n’y a personne pour représenter le Comité, eh bien tant pis ! Mais il est déjà dans beaucoup d’Universités... »
Tout à coup, Philippe frotte ses mains sur son jean et lance :
– « Je me prendrais bien un café. Ça vous dit ? »
Flo et Colin s’observent. Nulle doute, cette proposition inattendue les concerne. Ils acceptent de bon cœur et, aussitôt après, les deux garçons quittent la pièce, les laissant dans une soudaine tranquillité qu’ils n’osaient plus espérer.
– « Toi, lance aussitôt Colin à son amie, tu évites désormais de poser de nouvelles questions et surtout ne me fais pas de messes basses devant eux. Tu crois que ça ne se remarque pas ?
– Mais je n’avais pas le choix. S’ils avaient parlé avec moi des A.G. et des R.G. qu’est-ce que j’aurais répondu ? Je comprends rien aux sigles des partis, moi !
– Les R.G., c’est les flics, c’est à dire les Renseignements Généraux et les A.G. les Assemblées Générales. Il n’y a aucun nom de parti là dedans...
– Ah... Désolée. Qu’est-ce qu’il nous arrive si jamais ils nous pincent ?
– Je sais pas. On risque peut-être de passer pour des traîtres.
– Des traîtres... » répète Flo dans un murmure. Son esprit se laisse soudainement imprégné par des images épiques. Elle voit Philippe et Fabrice se ruer sur eux. Puis ils sont traînés au milieu d’une foule qui hue : « Les traîtres ! les traîtres! »
Un étrange et bref glapissement la fait tout à coup revenir au port de la réalité. C’est Colin. Dans une maladresse du coude, celui-ci a pressé par inadvertance une touche de fonction. Sur l’écran, s’affiche la page d’un texte inconnu.
– « Regarde... chuchote-t-il. Je crois que je suis entré dans leurs archives... » Il fait défiler les pages et soudainement remonte une photo.
– « Fais-voir...» lance alors Flo, qui aussitôt rapproche sa chaise. Elle reconnaît les leaders et sans vraiment savoir pourquoi, elle sent aussitôt son cœur battre la chamade. « Vas-y... Continue. Regarde s’il y a d’autres photos. » Colin fait défiler les pages et Flo se sent cette fois comme emportée dans une sorte d’ivresse. Mais aucun autre cliché n’apparaît sur l’écran.
Colin étudie cependant le texte. Plissant les yeux, il note des dates et lieux.
– « Hmm... Les réunions se font par deux et pas au même endroit. Philippe et Fabrice ont minimisé les choses. Il y a vraiment une scission. D’ailleurs, tu n’as pas remarqué que tous les deux, ils se tiennent à l’écart des filles et de Zhou ?
– Non, je n’ai pas remarqué. »
Des bruits de pas. Une porte qui grince. En un clic, Colin fait disparaître l’image compromettante. Fabrice rentre et pose leurs deux gobelets. Remerciements. Puis le militant explique qu’ils ne peuvent plus rester, ni lui, ni Philippe. Du boulot les attend. Mais ils pourront discuter une prochaine fois.
– « Ok... A la prochaine... », répond Colin.
Tous deux se retiennent de pouffer. Puis Colin se tourne vers Flo :
– « Quel titre on met ? »
Au moment où Flo quitte le local elle se sent le jouet d’une étrange influence. Une sorte de spleen l’envahit ; une tristesse sans nom ni raison. Elle décide alors de se confier à Colin. Celui-ci ne tarde à trouver une explication logique :
– « L’année dernière, tu venais d’avoir le bac et comme une princesse, tu montais les marches d’un grand palais... Puis le palais s’est transformé en d’insignifiantes salles de cours... Alors, c’est le désenchantement...
– Ça doit être ça... le désenchantement. »
Mais Flo n’est pas convaincue. Elle sent que ça vient du Comité. C’est en rapport avec les photos. C’est comme si elle voulait rentrer dans ces images. Elle ne sait plus quoi faire pour lutter contre ces courants qui l’entraînent. D’ailleurs, elle n’est même pas sûre de vouloir lutter. Il est si agréable de sentir son cœur en fête.
Quand Flo se retrouve le soir chez elle, elle éprouve le besoin de s’isoler dans sa chambre. Allongée, elle se sent presque soulagée de pouvoir aller au gré de ses rêveries. Repensant à sa journée et notamment à sa présence dans les locaux du Comité, elle se laisse surprendre et envahir par une vague de bien-être. Avec un plaisir infime, elle se remémore chaque détail concernant tout ce qu’elle a pu voir et entendre dans ces lieux. ‘Pas possible, songe t-elle, cet endroit a subi l’effet d’un sortilège ! ’ Pourtant les pièces sont quelconques et ne proposent rien d’attractif.
Un peu inquiète, l’étudiante se redresse sur son lit. Est-il vraiment normal de se sentir ainsi attirée par des lieux, sans connaître la raison ? Ne doit-elle pas se méfier? Alors, Flo essaye de chercher des explications : peut-être, est-ce simplement le plaisir d’entrer clandestinement dans le fief des militants. Après tout, elle a peut-être le goût du risque. Ou bien, elle songe déjà à l’aboutissement du livre qu’elle écrit avec Colin. Ou alors, inconsciemment, elle serait finalement séduite par les perspectives d’un mouvement qui viendrait bouleverser le rythme habituel de ses cours... S’attardant sur ce dernier point, elle sent alors monter en elle une sorte de haine tenace envers tout ce qui peut avoir trait à la politique, et surtout à cette politique-là, celle qui cherche à déranger, à provoquer, à semer la pagaille...
Cette fois, Flo se sent entièrement débarrassée de l’étrange euphorie qui l’avait si soudainement accaparée. ‘ Voilà bien comment on peut se laisser avoir par des idéologies extrémistes’, grommelle-t-elle. Puis elle libère un soupir : ‘Ouf, je l’ai échappé belle’
posté le 26-02-2009 à 00:15:53
CHAPITRE VIII
Comme elle l’avait convenu la veille, Flo part de bonne heure à l’Université. Au cours de la matinée elle obtient des différents secrétariats les réponses attendues et parvient enfin à compléter l’organigramme de ses cours.
Quand elle retrouve Colin, à l’heure du déjeuner, elle lui présente avec hâte son emploi du temps.
– « Je suis parvenue à me concocter un petit week-end de trois jours. Je n’aurai pas cours le lundi. »
Colin promène un œil sur la grille et, tout à coup, pose un doigt sur une case :
– « Tiens ! Tu vas avoir Germont en linguistique...
– Tu l’as déjà eu ? demande Flo, intriguée.
– Mais non ! Tu ne te souviens pas ? Germont, c’est le prof qui connaît les leaders du Comité. On te l’avait montré près du secrétariat... »
Flo soudainement se souvient. Elle se fige et marmonne :
– « C’est pas vrai ! Comment je vais faire ? »
Colin libère un rire moqueur :
– « Il n’y a rien de grave. Paraît-il même que c’est un très bon prof ».
Évidemment, songe Flo, il n’y a rien de grave. Mais ce prof peut parler avec ceux du Comité et ceux du Comité, avec le prof... et de fil en aiguille, ils peuvent se mettre à parler d’elle et de Colin.
Quand Flo repart pour faire valider son emploi du temps, elle ne se précipite pas comme elle l’avait prévu. Elle marche en regardant le carrelage sur le sol et ses pieds mangent au fur et à mesure chacun des petits carrés de couleurs.
Elle se sent prise dans un dilemme. Elle ne veut pas de ce prof, qui a un lien avec le Comité, mais comment changer encore son planning ?
Elle monte les escaliers. Bientôt ses pieds auront avalé toutes les couleurs du sol. Elle va arriver devant la porte fatidique. Avant cela, il faut qu’elle se décide. Doit-elle garder ou non ce cours de linguistique ?
C’est alors que, tout à coup, la réponse lui paraît évidente : ‘il n’y a aucune contrainte, aucune obligation. Je suis libre. Pourquoi faut-il que je m’inquiète ainsi? Il me suffit de ne rien dire.’
Elle regarde l’heure et songe : ‘Ce soir, dès que Colin aura fini de travailler, on retourne au Comité...’
Mais l’idée de retrouver les locaux du Comité éveille en elle, aussitôt, un tumulte de sentiments. Cela lui reprend, comme la veille. Elle comprend alors que rien ne peut apaiser cette ferveur insensée. Il ne lui reste donc qu’à compter sur le temps. Ne sera-t-il pas le seul à la délivrer de cet étrange tourment ?
Quand le soir, avec Colin, elle retourne dans les locaux, elle se sent à nouveau envahie par une étrange joie qui la réchauffe comme un soleil de plage. Pourtant, elle se laisse surprendre par le contexte qui n’est pas tout à fait celui de la veille. Sur les tables centrales, Zhou – le Chinois – joue une partie d’échec avec une autre fille : une grande brune, que Flo n’a jamais vue. Près d’elle, une autre inconnue ; celle-ci a une allure un peu effarouchée et une longue crinière auburn au reflet blond coiffe son visage triangulaire. Philippe et Fabrice entourent également les joueurs. Mais Lise et Clio, rencontrées la veille, ne sont plus là.
En apercevant Flo et Colin, Philippe se redresse et quitte sa place pour aller à leur rencontre. Il leur présente les deux nouvelles venues : la brune qui joue aux échecs, c’est sa petite amie. C’est elle qui s’appelle également Flo. Quant à l’autre, la sauvageonne, c’est Sylvie.
Puis, il part ouvrir la porte de la salle des ordinateurs. Il ajoute que plus tard, il ira chercher des cafés pour tout le monde. Quand les cafés seront là, il viendra les avertir. Alors, il les laisse...
– « Sensas ! » Chuchote Colin en s’asseyant lourdement sur la chaise qui fait face à leur ordinateur. « Maintenant, il nous font confiance.
– On fait partie de la famille, ajoute Flo en faisant mine d’applaudir.
– Ne perdons pas de temps, chuchote Colin qui déjà prépare les pages. On en était au moment des vacances de Noël, non ?
– Oui, confirme Flo, et ils veulent acheter un sapin.
– J’ai une idée, souffle Colin. Ils partent en forêt avec une hache sur l’épaule; ils vont eux-mêmes abattre leur sapin.
– O.K., acquiesce Flo. Mais ils se trompent et à la place ils coupent un thuya. »
Amusés par l’idée les deux étudiants laissent échapper des pouffements. Mais Colin pose un doigt sur ses lèvres :
– « Chut !... Il ne faut pas attirer l’attention des autres... »
Flo décide alors de dicter le texte à Colin à voix basse. Ainsi, ils iront plus vite. Mais ils entendent qu’on les appelle dans la pièce voisine. Alors, ils quittent leur place et sortent. Les cafés sont arrivés. La partie d’échec vient de se terminer, mais Zhou et Flo, la brune, semblent décider à poursuivre :
– « La belle ? interroge Flo.
– OK, répond Zhou.
– Je prends les blancs », ajoute-t-elle en faisant pivoter l’échiquier.
Flo et Colin se sont servis de café. Mais au lieu de retourner aussitôt à leur ordinateur, ils restent dans le local, cherchant peut-être à mieux s’intégrer dans cette famille de militants. Flo, cependant, ne se sent pas tout à fait à son aise. Mais tout à coup, elle a l’idée d’une question. Elle décide de s’adresser à Philippe :
– « C’est vrai ça, que vous connaissez Germont ?
– Oui, on le connaît. Enfin moi, pas trop. C’est ton prof ?
– Je vais l’avoir cette année. »
Flo, la joueuse, lève un instant la tête :
– « Qu’est-ce qu’elle demande ?
– Elle demande si on connaît Germont, réplique Philippe.
– Nous, on le voit seulement passer, répond la fille tout en se penchant à nouveau sur sa partie. Ce sont surtout les leaders qui le connaissent.
– Il s’intéresse aussi à la politique ? Demande Flo.
– Il ne s’en mêle pas trop, précise Philippe. La seule chose qui l’intéresse, on dirait, c’est le langage. »
Philippe semble bien connaître Le Comité. Flo veut encore l’interroger. Ainsi, les discussions se prolongent. Les militants invitent les deux étudiants à s’asseoir, puis à tour de rôle, ceux-ci se mettent à évoquer les souvenirs du Comité.
– « Vous savez, dit cette fois Fabrice, on a connu des moments forts. »
‘Des moments forts ? s’interroge Flo. Qu’entendent-ils par là ? Et si jamais c’est ça, ce qu’elle ressent, le premier symptôme d’un moment fort ?’
De nouvelles questions brûlent les lèvres de Flo. Elle voudrait interroger les militants au sujet des leaders. Elle hésite cependant, mais finit par se jeter à l’eau. Elle demande alors s’ils ont une activité en dehors de leurs études. Une fois encore, Philippe accepte de lui répondre. D’après ce qu’il sait, Fati travaille dans une radio. Titoun, quant à lui, vadrouille d’un job à l’autre, mais il s’intéresse surtout à l’informatique. Quant à Ange, il donne des cours d’arts martiaux.
Flo veut faire une remarque :
– « Tu as l’air de bien connaître leur vie privée.»
Philippe lâche un éclat de rire :
– « Oui. Mais qu’est-ce que tu entends par vie privée ? »
Flo comprend l’ambiguïté de sa remarque. Gênée, elle essaye de se rattraper :
– « Oh non, je ne pensais pas à ça...
– Aucun des trois n’est marié... précise Philippe un sourire aux lèvres. Mais Titoun n’est pas libre. Il vit avec Claire. C’est le nom de sa copine. Fati, à ce qu’il paraît, serait divorcée. Après ses études elle devrait se remarier avec un Égyptien. Sa famille l’a rejetée à cause du divorce. C’est pas très bien vu dans ces pays-là. Mais elle a obtenu le statut de réfugiée politique. Quant à Ange, à ce qu’on dit, il va à droite et à gauche. » Philippe lâche un subit éclat de rire : « d’ailleurs plus à gauche qu’à droite. »
Puis il fixe son regard sur Flo et Colin : « C’est pour quoi vos études ? Vous avez déjà un projet professionnel ?
– Rien de précis, répond Colin. J’aimerais faire un métier en rapport avec l’histoire.
– Et moi, si j’y arrive... confie Flo à son tour, ce serait... plutôt le journalisme. »
Flo hésite toujours à avouer sa passion. Ce métier est tellement convoité qu’il ne ressemble en rien à une vocation. Elle a peur de ne pas être prise au sérieux. Elle sait qu’elle n’a aucun recours possible pour faire comprendre sa capacité à réussir dans ce domaine. Elle laisse donc supposer aux autres que ce n’est pas un choix inéluctable. En réalité, elle ne peut concevoir l’avenir autrement.
Aussi, elle était bien loin d’imaginer la réaction de Philippe qui, aussitôt se tourne vers les autres et déclame :
– « Vous entendez ?... notre Flo numéro deux veut devenir journaliste. Elle est bien partie. Elle n’arrête pas de poser des questions ! »
En écho aux propos de Philippe, quelques rires s’échappent. Mais ce qui aurait pu passer pour une moquerie, aux yeux de Flo, prend au contraire une toute autre importance : jamais on ne l’avait autant encouragée. On venait de lui dire qu’elle était destinée au métier de journaliste et pour elle, il n’y avait pas de musique plus douce, de propos plus flatteurs...
Elle se retourne et voit Colin qui bâille. Il est déjà tard et il n’ont même pas encore commencé à taper leurs feuilles...
Quand Flo rentre chez elle , il est l’heure du dîner. L’étudiante s’assoit à la table familiale, face à son père et près de sa mère. Elle est presque étonnée par la tranquillité du lieu à peine troublé par les bribes de discussions échangées entre ses deux parents. Comme elle se sent d’humeur à parler, elle décide de se confier et évoque son projet avec Colin d’écrire une histoire. Puis elle explique par quelle astuce ils ont réussi à se procurer un ordinateur.
La mère de Flo s’immobilise en tenant entre ses mains les restes d’un plat de pommes de terre au gratin. Son front se plisse :
– « Ils ne sont pas au courant, tu dis ? Mais c’est dangereux, ça...
– Oh, ne t’inquiète pas, maman... Je n’ai rien à craindre. Ils sont vraiment très sympas. On a même eu le temps de faire connaissance.
– Peut-être, mais avec des gens engagés... Il faut faire attention. »
Elle disparaît dans la cuisine, réapparaît l’instant d’après, ses deux poings appuyés sur les hanches. Une main cependant serre un coin du torchon qui pend presque jusqu’au sol. Toisant sa fille, elle lui demande sur un air de recommandation :
– « Vous êtes sûrs que vous ne pouvez pas en trouver un autre, d’ordinateur ? »
Flo regrette presque de s’être confiée. Un mur d’incompréhension l’isole de ses parents. Quand elle retrouve sa chambre, c’est bien avec l’idée d’échapper à leurs regards inquisiteurs. Mais une fois isolée dans cet univers familier, elle ne sait quoi faire, n’a pas envie de regarder la télévision, n’a pas sommeil non plus.
Elle opte pour la lecture, mais le récit qui se déploie – une histoire policière – lui paraît cette fois fade et ordinaire.
Reposant le livre, elle repense alors à tout ce que lui a appris Philippe. Puis elle essaye d’imaginer des scènes de meetings qui peuvent ressembler à des ‘moments forts’... Les discours sont éloquents, fulgurants. Dans une ambiance surchauffée, les clameurs s’élèvent...
Alors, elle focalise son attention sur les leaders. Elle essaye de se rappeler les visages des photos, puis de les replacer çà et là dans les couloirs de l’Université. Elle imagine bien Ange accoudé sur le comptoir de la cafétéria. Peut-être l’a-t-elle déjà vu là. Qui sait ?
Tout à coup, elle se rappelle qu’un jour ils vont revenir et qu’elle les verra réellement. A cette seule évocation mille frissons de sensualité viennent éveiller la sève de ses désirs et une étrange fièvre la saisit. Mais elle se souvient aussi de ce qu’on lui avait précisé. Qui donc déjà ? Oui. Leur retour n’est pas prévu avant Janvier. Flo libère un soupir. Jamais Janvier ne lui était apparu aussi loin.
Le lendemain, au lever, Flo s’inquiète de voir persister les nappes du brouillard matinal. Celui-ci cependant finit par se disloquer, laissant l’espace du ciel aux rayons d’une lumière neuve. La journée s’annonce belle et Flo songe alors passer l’après-midi allongée sur une chaise longue, dans son jardin. Près d’elle, elle installe son radiocassettes, quelques livres, une tablette de chocolat.
Elle pense commencer par une sieste, si agréable dans ce bain de lumière douce et caressante. Une fois allongée, languissante, les paupières baissées, elle songe à son avenir... Si seulement elle pouvait être sûre, qu’un jour, on lui offre un coin de journal. Juste de quoi caser un minuscule article dans les colonnes d’un grand quotidien. Et en dessous, il y aurait son nom...
Mais d’autres images la hantent. Des schémas inventés de grèves, de manifs, de cohues... Alors elle se voit, entraînée dans une meute de révoltés, tirée par les uns, poussée par les autres, un peu comme cela apparaît sur les peintures classiques qui présentent des scènes de la Révolution française.
Et puis, elle rencontrerait Ange... ‘Oh, se dit-elle, vraiment je délire...’ Mais elle ne parvient plus à arrêter le long défilé des images... Soudain, elle se rend compte que ce ne sont pas les trois leaders qui surgissent dans le film de ses rêves, mais seulement un des leur, toujours le même : Ange. Surprise, elle s’efforce de remonter dans ses souvenirs afin de voir à quel moment elle a effacé les deux autres leaders de ses pensées. Mais le constat ne tarde à s’imposer. Non, elle ne les a jamais effacés... En vérité, à chaque fois, un seul et même visage la hante. Celui du leader corse : celui d’Ange.
Tout à coup, Flo se redresse. Ses yeux sont hagards. Son cœur palpite. Ses doigts sont moites. Maintenant, elle croit comprendre, mais est-ce possible ? Seulement en voyant des photos ? Un homme qu’elle ne connaît même pas ? Pourtant, elle doit bien l’admettre. Son cœur est atteint. Elle est amoureuse, voilà tout. Et tout autour le jardin, à cet instant, lui paraît si beau, si serein, si joyeux, qu’il semble devenir le tendre complice de cette révélation si subite.
posté le 26-02-2009 à 00:21:50
CHAPITRE IX
Avec la reprise des cours, l’Université a retrouvé son agitation coutumière. Un interminable torrent d’étudiants ruisselle à travers le grand hall.
Des militants armés de balais, collent de nouvelles affiches. Parmi eux, Philippe et Flo, qui sont chaussés de rollers. L’un et l’autre avancent en louvoyant parmi les étudiants pressés. Philippe tient les affiches et Flo, un pot de colle. Par une gracieuse pirouette ils s’arrêtent et Flo – l’autre Flo, si petite face à cette grande brune perchée sur ses roues – les salue d’un signe de la main.
Des secrétaires passent en poussant des chariots chargés de dossiers. Un trio de vigiles parlotte gaiement tout en jetant, de temps à autre, des coups d’œil aux alentours.
A la cafétéria, les tables ont été prises d’assaut et dans le brouhaha ambiant se perdent les notes mélancoliques d’une lancinante chanson d’amour, diffusée par une radio.
Flo avance le nez penché sur son emploi du temps. Elle a un cours sur la civilisation gréco-romaine avec un certain Monsieur Sullivan. Il est à l’étage.
– « Pour ce premier trimestre, déclare Monsieur Sullivan, nous étudierons les grands mythes classiques en nous référant à deux auteurs, l’un Grec : Homère et l’autre, Romain : Ovide... »
Le professeur se tient bien droit sur l’estrade et, comme s’il cherchait à piquer l’air de son bout de craie, il ajoute : « Noter ceci, c’est important. Jusqu’à la fin du mois, dans la grande bibliothèque, se tient une exposition sur la Rome antique. Ne la ratez pas. Un compte-rendu vous sera demandé à son sujet. »
Flo note les dates de l’exposition sur un coin de feuille. Monsieur Sullivan descend de l’estrade, s’assoit sur le bord d’une table du premier rang et demande ensuite aux étudiants des exemples de mythes classiques. L’exercice est facile et bien vite les langues se délient.
Mais tout à coup, en entendant le nom du dieu Mars, Flo a un sursaut. Elle ne peut pas oublier cette dernière fois où elle l’avait entendu. C’était chez la voyante, à propos de l’histoire d’un visage...
Puis, une voix s’élève :
– « La guerre de Troie est-elle seulement un mythe ? »
Dans un léger brouhaha, les étudiants se retournent en direction de l’étudiant qui vient de poser la question. Celui-ci se tient droit dans l’attente d’une réponse.
– « A l’époque d’Homère, on n’en est pas sûr... répond l’enseignant.
– Mais, insiste l’étudiant, il n’y avait pas déjà des historiens ? »
Quelques éclats de rires se mettent à fuser.
– « A cette époque, explique le prof, l’historien ne peut pas prendre la place du poète et, pour le poète, les dieux participent aux événements. »
Intriguée, une autre étudiante lève à son tour la main et demande à l’enseignant si les Grecs et Romains croyaient en leurs dieux. Pour le professeur ces croyances étaient attestées. Mais elles évoluaient et variaient selon les époques. Ainsi, en certaines périodes, il était même commun de croire que les dieux avaient pris formes humaines et vivaient ainsi parmi les mortels, en adoptant les conditions du genre humain.
Cette façon d’adhérer à des croyances aussi étranges étonne tant les étudiants, que le professeur en vient à raconter l’exemple d’un rituel. Celui-ci est originaire de l’Antiquité, mais il se pratique encore de nos jours, en Sardaigne, petite île située au sud de la Corse. Ce rituel consiste à mettre à l’épreuve des cavaliers afin de s’assurer qu’ils sont des dieux incarnés. Ceux-ci portent un masque blanc pour préserver leur anonymat et sont ensuite portés sur un cheval. Ils ne doivent pas poser un seul instant le pied à terre car celui qui touche le sol cesse d’être un dieu. Puis, on leur confie une lance. Alors, lancés au grand galop, ils doivent parvenir à viser avec la pointe de leur lance, un anneau qui est à peine plus grand qu’un trou de serrure.
Aussitôt après le cours, Flo retrouve son amie Lydie :
– « Monsieur Sullivan nous a parlé des croyances des Grecs et des Romains de l’Antiquité. Eh bien, je peux t’assurer que c’est vraiment fou ! »
Lydie hausse les épaules :
– « Tu trouves vraiment que ça a changé ? Je veux dire, si on compare avec les croyances religieuses actuelles...» Elle appuie sur le bouton de l’ascenseur. « Il faut se dépêcher, le cours d’anglais est à l’autre bout.
– Mais ils croyaient des trucs qui sont devenus pour nous impossibles, insiste Flo. Par exemple le fait que des dieux vivent parmi les hommes... Et le plus incroyable, c’est que tout le monde acceptait ça sans esprit critique. Tu vois, c’est ce qui m’étonne le plus : comment la naïveté a-t-elle pu atteindre une telle ampleur ? Comment a-t-elle pu s’étendre à travers les peuples, sur trois continents et pendant des millénaires... Cela donne au total des millions et des millions d’incrédules et même des milliards... »
Les deux filles arrivent dans le couloir.
– « Simplement, ils n’avaient pas tout à fait quitté la préhistoire, poursuit Lydie.
– Mais il savaient que la terre était ronde et tournait autour du soleil. Ils savaient prévoir les éclipses. Dès le Ve siècle avant Jésus-Christ, ils savaient opérer avec des anesthésiants. Ils avaient des techniques de constructions extraordinaires et connaissaient le tout-à-l’égoût et le chauffage central. Ils sont à l’origine de toutes nos sciences et ont même inventé les premières machines... » Mais Flo, tout à coup, se fige : « Et si jamais c’était l’inverse !
– L’inverse ? s’étonne Lydie.
– Oui... et si dans l’Antiquité ils avaient mieux compris la vie que nous ! Et si c’était à notre époque qu’on se trompait, avec nos croyances ! »
Mais Flo interrompt soudainement le fil de la discussion. Elle sait qu’elles vont bientôt passer devant le local du Comité et se désole de ne pas pouvoir y aller dans la journée.
Mais elle aperçoit l’autre Flo, laquelle est toujours perchée sur ses rollers. Celle-ci, cette fois, distribue des tracts. Non loin d’elle, une pile de plus de mille feuilles est calée contre un mur.
Flo demande à son amie Lydie d’attendre quelques instants et se dirige aussitôt vers la militante pour lui proposer son aide. Celle-ci lui propose alors le petit tas de tracts qu’elle a entre ses mains, mais Flo regarde en direction de la pile :
– « Je peux prendre tout le reste, si tu veux...
– Toute la pile ! s’étonne l’autre Flo.
– Oui. Toute la pile... »
La militante laisse donc faire Flo. Alors, après avoir calé sa pochette de cours contre son ventre, celle-ci se penche pour saisir et soulever la colonne de tracts. Puis, avec de petits pas serrés, elle rejoint son amie.
– « Mais qu’est-ce qui t’a pris ? lui chuchote Lydie en pressant le pas...
– Je n’en sais rien, gémit Flo, j’en sais rien... Attends-moi ! »
Quand Lydie et Flo arrivent en salle d’anglais, la plupart des étudiants sont déjà installés. Leur entrée ne passe pas inaperçue : aussitôt les regards obliquent vers Flo et surtout sur l’immense pile qui l’oblige à maintenir sa tête de côté.
– « Hurry up ! » crie la professeur d’anglais.
Se dépêcher... Flo ne souhaite que ça. Si seulement elle pouvait. Mais voilà que tout à coup, ne voyant pas la chaise qui gêne son passage, elle se prend le pied dedans et... il lui arrive alors ce qu’elle redoutait le plus en cet instant : la pile de tracts bascule vers l’avant et s’affaisse en une immense auréole de feuilles planantes... S’en suit une explosion de rires et même l’enseignante s’esclaffe en faisant retentir une certaine tonalité anglaise dans l’éclat bruyant de sa gorge.
Honteuse et confuse, Flo plonge aussitôt derrière les tables pour ramasser les tracts éparpillés. Là, elle parvient à se cacher, à se terrer comme une bête traquée. Elle prend son temps, attend que la houle des moqueries s’apaise. Elle entend alors s’étendre à travers la salle, des paroles en anglais. Ce sont celles de la professeur et cela la concerne. Ces paroles affirment que l’année universitaire commence d’une bien étrange manière et s’y ajoutent d’autres commentaires que Flo se refuse de traduire mentalement et préfère ne pas comprendre.
Quand arrive l’heure du déjeuner, Flo est presque soulagée de pouvoir retrouver Colin. Mais il n’est pas seul. Installé à une table de la cafétéria, il est entouré de Jeff, de Fifi et de Thibault. En apercevant Flo encombrée avec ses tracts, la tablée se met à rire.
– « Je t’en prie, gémit Flo, viens à mon secours...
– Mais que veux-tu que je fasse ? Interroge Colin les yeux écarquillés d’étonnement.
– Je me suis engagée à tout distribuer, mais je ne sais même pas quand je vais pouvoir le faire. Si je les distribue maintenant, il ne va plus me rester une seule minute pour manger.
– T’en fais pas. Va te prendre à manger, déclare aussitôt Thibault qui saisit en même temps une partie de la pile. Fifi et moi, on va t’aider. Ici, on est tous solidaires. » Il décide alors de poser un œil sur le texte : « Et merde !... Je me suis fait avoir... Ce sont des tracts du Comité ! »
Quand Flo revient à la table avec le plat qu’elle a commandé, elle a la surprise de se rendre compte qu’elle est seule... Mais elle finit par apercevoir les autres qui ne sont pas loin. Tous se démènent pour se débarrasser de ses tracts. Un sourire glisse sur ses lèvres. Étonnée par cette collaboration, elle est aussi amusée par ce remue-ménage qu’elle a elle-même provoqué.
Un peu plus tard, elle reprend le restant de la pile et – comme on le lui a conseillé – elle se dirige vers l’entrée de l’Université.
Devant les gares où les voyageurs déboulent par vagues successives, elle trouve une barrière pour s’appuyer. Avec un geste mécanique son bras tend les feuilles vers les passagers. Mais tout à coup, une présence voisine retient son attention. Celle d’une jeune femme. Celle-ci distribue quant-à-elle des cartes. Mais Flo, soudain, se souvient : ‘Mais oui ! C’est la voyante ! Comme c’est curieux... Ce matin même, elle s’est souvenue d’elle pendant le cours de Monsieur Sullivan... Le visage de Mars’
Le premier cours de la journée a lieu en amphithéâtre et il concerne Les codes de déontologie du journalisme. La professeur, Madame Grandvilliers, journaliste de terrain, a longtemps travaillé comme reporter à la télévision. Puis elle a été renvoyée, mais a poursuivi sa brillante carrière en décidant de monter son propre journal. Elle a également travaillé à la radio et pour des quotidiens étrangers. Enfin, elle a décidé d’enseigner son métier et, pour rien au monde, Flo voudrait rater son premier cours. Tant pis, si elle n’a pas fini de distribuer ses tracts. Pas question d’être en retard. D’ailleurs, la pile est cette fois assez mince pour passer inaperçue.
Poussée par la cohue des étudiants qui l’emporte comme un roulis, elle atteint une allée, pose ses tracts, rabaisse son banc. Une fois assise, elle s’aperçoit qu’un étudiant assis à sa droite l’observe : elle reconnaît un des intervenants du cours de Monsieur Sullivan.
– « Tiens! Comme on se retrouve... lance-t-elle aussitôt.
– Comment tu t’appelles ? Demande l’étudiant.
– Flo. Et toi?
– Chris. Tu veux devenir journaliste? »
Flo répond par un hochement affirmatif.
– « Et toi ?
– On verra. Il paraît que c’est très sélect. » Chris remarque tout à coup la pile de tracts. Il décide de saisir la première feuille pour la lire.
– « Je t’en supplie. Garde-la. J’ai un mal fou à liquider le stock. »
– Mais Chris repose le tract sur la pile :
– « J’ai ma carte au Comité. Désolé.
– Tu as ta carte au Comité ? répète Flo... Oh, mais, c’est une excellente nouvelle. » Et en riant, l’étudiante pousse la pile jusqu’à son voisin.
Mais celui-ci place aussitôt son coude en guise de parade.
– « Non merci. Tu peux tout garder. » Il se penche vers Flo : « Tu n’auras qu’à les mettre à la poubelle.
– Sérieux ? répond Flo, qui n’avait encore jamais osé penser à cette solution. Tu ne répéteras rien, c’est sûr ?
– Sois tranquille. De toute façon, il y a de la surinformation... »
Une subite atténuation du brouhaha met un terme à leurs propos.
Flo oriente son regard vers la tribune. Elle voit alors une femme élégante grimper les marches jusqu’à la plus haute des estrades. Madame Grandvilliers est si loin que c’est juste une petite silhouette qui surplombe son public. Mais Flo la fixe sans relâche, comme un point d’horizon. C’est vers là qu’elle doit conduire son navire.
La professeur lance un vif bonjour et commence par se présenter. Ses paroles claires, méticuleusement articulées, bondissent hors des haut-parleurs et se répandent en éclats vifs à travers tout l’amphi. Alors, Flo se laisse absorber par cette voix qui n’a l’air de s’adresser qu’à elle :
« Je vous prie d’accorder un peu d’attention à ce que je vais vous dire : il n’y a de vrais journalistes que dans des démocraties. Dans d’autres régimes, ce ne sont que des sous-fifres qui servent les intérêts de pouvoirs non légitimes. Et pendant ce temps, les vrais journalistes qui ne peuvent pas exercer leurs métiers, ceux-là risquent le pire : l’emprisonnement, quand ce n’est pas la mort. Aussi, l’exercice de ce sacerdoce signifie que vous vous impliquez nécessairement et cela parfois jusqu’au sacrifice dans une politique de défense des libertés démocratiques. Cela ne veut pas dire que vous ne devez pas être neutre au niveau de la diffusion des informations. Vos informations doivent être neutres pour ne pas travestir les réalités, mais vous-mêmes, par rapport aux valeurs de la société, vous êtes quelqu’un d’engagé car vous avez un rôle à jouer qui est de défendre et de protéger la démocratie. Le vrai journaliste est donc avant tout un humaniste, passionné de liberté, de lucidité et surtout – j’insiste – doté d’une conscience sociale... »
‘Avoir une conscience sociale’ se répète Flo. ‘Défendre les libertés démocratiques coûte que coûte. Quel métier merveilleux...’
Après le cours, Chris retrouve Flo et aussitôt tous deux se mettent en quête d’une poubelle discrète et assez remplie pour cacher la pile de tracts. Chris est galant ; il accepte de soulever à pleines mains un tas d’ordures sales, dégoulinantes et puantes. Sans perdre un instant, Flo enfouit les tracts et Chris repose donc son encombrant tas pour cacher l’acte délictueux. ‘Avoir une conscience sociale ; défendre les libertés démocratiques...’ songe encore Flo. Est-elle vraiment capable de cela ? Flo et Chris se séparent en riant.
– « A la prochaine fois, lance l’étudiant.
– N’oublie pas de te laver les mains, ajoute Flo. »
La nuit est déjà tombée, mais Flo doit rester pour un cours tardif.
Dès qu’arrive l’heure du dîner, l’Université change de visage. Vidée en grande partie de ses étudiants – et soudainement assagie – elle paraît plus grande, plus somptueuse également.
Les étudiants semblent aussi moins pressés. Ils vont çà et là, flânent seuls ou en groupes. La population y est d’ailleurs plus vieille que dans la journée. On y voit des actifs, des chômeurs, des femmes au foyer, des retraités... et même quelques vieillards tenaces, bossus et sourds, appuyés sur des cannes et rêvant encore de décrocher des diplômes.
Une cohorte d’employés du ménage vient cependant, pour quelques instants, occuper le devant de la scène. Armés de balais géants et de machines moussantes, ceux-ci avancent avec lenteur, dans le grand hall, tout en laissant derrière eux de longues traînées humides et parfumées. Arrivent ensuite des vigiles, lesquels se chargent de la fermeture des amphis et des principales entrées.
Flo se demande tout à coup ce que deviennent les locaux du Comité à cette heure avancée. Sont-ils ouverts ? L’idée a, à peine effleuré son esprit, mais cela suffit cependant pour faire naître en elle, le besoin impérieux d’aller vérifier.
Elle s’enfonce dans le couloir, devenu plus sombre qu’habituellement et ne discerne aucune présence à l’entrée. Mais la porte, légèrement entrouverte, laisse passer un minuscule filet de lumière. Flo la pousse avec prudence. Elle se rend compte alors, mais trop tard, qu’elle n’aurait pas dû.
Elle les aperçoit aussitôt. Assise sur le bureau, à moitié dévêtue, Flo accueille son amant qui l’enlace et glisse de voluptueuses caresses sous son corsage. Mais l’instant d’après, la grande Flo saute à terre, réajuste ses vêtements, tandis que Philippe se retourne pour accueillir la nouvelle venue.
– « Oh !.. désolée... » lance Flo, si honteuse qu’elle s’apprête à faire demi-tour. Mais la militante la retient :
– « Il n’y a rien de grave. Tu peux rester.
– Je voulais juste voir... si Colin, par hasard était là.
– A part nous, il n’y a personne », répond Philippe qui semble ne pas avoir soupçonné le mensonge.
– « Et comme je suis là, j’en profite aussi pour vous dire que j’ai fini de distribuer tous les tracts.
– C’est bien », commente simplement Flo. Mais une fois encore celle-ci s’efforce de retenir la nouvelle venue qui s’apprête à repartir : « Je voudrais te poser une question... » Le visage de l’amie de Colin se fige d’étonnement. ‘Quel genre de question peut-on bien vouloir lui poser ?’ « Tu es allée distribuer les tracts près de la gare ?
– Oui.
– N’as-tu pas aperçu une jeune, qui distribue des cartes à cet endroit ? »
Saisie par une gêne nouvelle, Flo se raidit. Il ne lui a pas fallu longtemps pour comprendre de qui il est question. Nul doute, il s’agit de la voyante.
– « Oui, je me souviens l’avoir vue, répond-elle simplement.
– Il ne faut pas que tu la fréquentes, déclare à son tour Philippe.
– Et pourquoi ? interroge Flo, soudain rongée d’inquiétude.
– Parce qu’on a appris qu’elle recevait des petits cadeaux de la Préfecture.
– Et ça prouve quoi ? » interroge encore Flo, qui n’a pas tout à fait compris. Machinalement l’étudiante s’approche des tables du milieu et s’empare d’un magazine abandonné là, puis elle feuillette en simulant la nonchalance. Elle pense parvenir ainsi à dissimuler son trouble.
– « Cela veut dire que c’est une indic poursuit la copine de Philippe. Elle est là pour nous surveiller et récolter un max. d’infos à propos du Comité. Tout ce que tu peux apprendre en venant ici, de toute façon, tu ne dois pas le répéter à l’extérieur, c’est OK ?
– C’est pas un problème, mon seul confident, c’est Colin... » tente de rassurer l’étudiante. Mais tout à coup, elle ne peut retenir un cri et plaque sa main sur sa bouche. A la vue d’un article, elle est soudainement devenue pâle. Ce n’est pas possible. Cela ne peut pas être le hasard. Sur deux pages, le sujet traite de la planète Mars et d’un étrange visage de pierre photographié par les sondes spatiales...
– Qu’est-ce qui t’arrive ? interroge Philippe.
– Rien, rien... » bredouille Flo. Elle sait cette fois qu’elle ne peut pas mentir : « C’est un article qui m’a fait peur...» Elle essaye cependant de se rattraper : « Mais ce n’est rien. Je l’avais lu trop vite... »
Les deux étudiants, surpris, se fixent un instant. Ils ne voient pas ce qu’un tel magazine peut comporter comme informations particulièrement violentes. Flo, cependant, n’a nullement envie de s’expliquer davantage. Elle leur adresse un rapide « Au revoir », puis s’échappe et disparaît dans le couloir sombre. Sa tête tourne ; elle a mal au ventre ; elle ne voit rien et ne sait pas où elle marche ; elle a l’impression de chavirer.
Un peu plus tard, à l’infirmerie universitaire, elle tente de retrouver ses esprits.
Elle entend une voix :
– « Ça va mieux ? »
Elle tourne la tête, aperçoit une infirmière en blouse blanche.
– « J’ai senti l’angoisse qui montait. Je ne pouvais plus contrôler...
– Cela arrive souvent en ce moment. Sans doute le stress dû au retour à la vie universitaire. »
Flo écoute à peine l’infirmière. Elle s’efforce de rassembler ses pensées et de revenir sur l’événement. L’article et puis... l’inévitable déduction... C’était le cours de Monsieur Sullivan qui l’avait mise sur la piste. Le visage de Mars, c’était lui... C’était Ange... Voilà pourquoi elle se sentait à ce point attirée par son portrait. Mais comment allait-elle vivre en sachant cela ? Et si jamais elle sombrait dans la folie ?
Elle se redresse sur lit, regarde l’heure, s’adresse de nouveau à l’infirmière :
– « Je voudrais aller à mon cours. » Elle doit rester normale, la plus normale possible, garder le cap malgré les courants contraires, ne pas se laisser chavirer.
– « Juste un instant, préconise l’infirmière. Je vais vous donner quelque chose pour vous permettre de retrouver votre tonus. La prochaine fois, n’oubliez pas de prendre de quoi manger quand vous avez un cours aussi tard le soir. Déjà, vous n’êtes pas très épaisse. »
L’infirmière a peut-être raison. Peut-être ne mange-t-elle pas assez. Pourtant, elle a plutôt eu l’impression de manquer d’oxygène. Cela a été comme une noyade.
Le dernier cours lui a paru éprouvant. Aussi, lorsqu’elle a pu grimper l’escalier de sa chambre, cela été le soulagement. Elle a tant tenu à être seule qu’elle a même décidé d’expulser Capsule de sa chambre.
Dès lors, elle n’a plus qu’une obsession : effacer l’étrange malaise qui l’habite depuis qu’elle a vu l’article. Pour cela, elle a tout prévu. Dans ses affaires, une petite bouteille de liqueur et un joint qu’elle avait marchandé dans un couloir de la fac. Elle qui pourtant ne prend même pas de cigarettes.
Elle allume la radio et ouvre la fenêtre. Elle dévisse la petite bouteille de liqueur et boit à son goulot. Puis elle pose le joint tout préparé devant elle. Elle le regarde un long moment avant de se décider à l’allumer. Aux premières bouffées, elle se met à tousser... Et tout à coup, voilà que son monde vacille. Les murs de sa chambre tanguent. Elle est dans son navire et la tempête gronde. Et tout à coup, elle le voit. Il est là. C’est Mars. C’est son dieu. Il vient pour elle. Il s’approche, la caresse... Ils s’embrassent. Ils font l’amour. Comme il fait bien l’amour ! Comme elle est bien avec lui ! Comme elle l’aime !
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